Un autre monde est possible si...
Où en est l'altermondialisme?

Cet article est paru dans Socialisme International N° 13 en septembre 2005

L'instabilité du capitalisme international n'est plus à démontrer. Les discours libéraux triomphalistes des années 1990 s'entendent nettement moins. Des soulèvements en Amérique Latine (Argentine, Venezuela, Bolivie) aux affrontements armés (Palestine, Irak), en passant par la crise politique profonde de l'Union européenne, les signes d'une instabilité majeure, d'une impasse du système.

Face à l'accélération de la course effrénée au profit, et l'alourdissement du prix payé par les peuples dans le Sud comme dans le Nord un nouveau mouvement1 a émergé:  «l'altermondialisme». Son slogan « un autre monde est possible» a fait le tour du monde. Dans une situation impensable une décennie auparavant, les puissants du monde ne peuvent plus développer leurs plans en secret lors des réunions des G8, du FMI ou de la Banque mondiale; ils doivent s'entourer d'armées de policiers, de chiens et de barbelés. Et à chaque rendez-vous, l'altermondialisme constitue un formidable encouragement à tous ceux qui détestent le capitalisme. Tout en remobilisant nombre d'anciens militants, ce mouvement a fait émerger une nouvelle génération de jeunes radicalisés, qui commence à assurer une relève jusque-là difficile.

En France, l'organisation principale de l'altermondialisme, ATTAC, a contribué fortement à la victoire du Non lors du référendum sur la constitution européenne. En juillet 2005 en Ecosse, 200 personnes ont manifesté devant la réunion des G8 pour l'abolition de la dette du Tiers-Monde. La manifestation à Edimbourg placée sous le slogan « Abolissons la pauvreté» et le festival de résistance contre le système, ainsi que les manifestations contre des missiles nucléaires et contre les camps de rétention d'immigrés sont venues rappeler au monde politique que l'altermondialisme peut encore faire peur aux puissants.

Depuis les grandes manifestations de Seattle en 1999, et le premier Forum social mondial à Porto Alegre en 2001 (voir chronologie à la fin de cet article), l'altermondialisme a su réunir des équipes militantes et des rassemblements de masse sur bien des sujets différents - de la dette aux services publics en passant par la guerre, l'agriculture capitaliste ou les effets destructeurs du commerce international.

Depuis les congrès de l'Internationale Communiste, lors des premières années postérieures à la révolution russe, il ne s'était tenu des assemblées internationales aussi larges, radicales et populaires que les Forums sociaux mondiaux ou européens. Au sein desquelles se sont nouées de nouvelles alliances entre militants de milieux très variés, marquant un intérêt nouveau pour des thèmes délaissés par le débat politique. Le premier mérite du mouvement est sans aucun doute «d'avoir brisé le consensus libéral, et recréé un espace de débats sur toutes les grandes questions de notre époque».2 Comme l'écrit Gustav Massiah d'ATTAC:

La mouvance altermondialiste dans ses différentes significations est porteuse d'un nouvel espoir né du refus de la fatalité ; c'est le sens de l'affirmation « un autre monde est possible ». Nous ne vivons pas « La Fin de l'Histoire » ni « Le Choc des civilisations ». Contrairement à ce que nous serinent ces affirmations doctrinaires, nous ne pensons pas que le système dominant est indépassable et que les luttes sociales sont dérisoires à l'échelle des millénaires.3

Sur le plan économique, l'altermondialisme répond à l'offensive accélérée du capital depuis la crise des années 1970, et ses conséquences: aggravation des inégalités, attaques contre les services publics au Sud comme au Nord, chômage de masse, précarisation des salariés...

Sur le plan idéologique, il est animé non seulement par la volonté de réagir contre l'arrogance du capitalisme occidental triomphant après la faillite des régimes dictatoriaux à l'Est, mais aussi par le besoin de combler un vide face au déclin lent, inexorable et sans appel de la forme d'idéologie marxiste représentée par les partis communistes en Europe occidental ou en Amérique du Sud. Ses méthodes d'organisation, en France notamment mais aussi dans d'autres pays, reflètent la décrédibilisation des partis politiques, en contestant la légitimité même de l'idée d'une direction politique du mouvement ouvrier et radical.

Contre modèle absent
Le slogan «Un autre monde est possible! » s'attaque au capitalisme international et ses prétentions à incarner la seule alternative pour l'humanité. Mais il le fait dans un contexte dans lequel la conception de l'alternative - Quel autre monde? - est depuis toute une époque sujette à une crise persistante. La trahison par les régimes staliniens de la Russie, de la Chine, d'Europe de l'Est ou ailleurs de l'idéal d'une société gérée par les travailleurs a laissé un vide effroyable, lourd de conséquences pour la crédibilité de nos mouvements et pour la motivation de la nouvelle génération militante. Or, un idéal précis, un contre-modèle élaboré a toujours constitué sur le long terme un élément clé de la motivation militante.4

Forces
La mouvance altermondialiste au niveau international est visible davantage par ses grands rendez-vous et évènements que par son tissu militant permanent. Même si une organisation comme ATTAC existe désormais dans 38 pays, ce qui est assez surprenant en peu d'années, elle reste petite dans la plupart d'entre eux.

Six ans après Seattle, les rendez-vous internationaux mobilisent toujours autant de monde. Ils sont de deux types - les contre-manifestations et contre sommets lors de réunions des comités exécutifs du profit international - G8, Banque Mondiale, FMI... et les forums sociaux mondiaux ou régionaux (voir chronologie). Ils suscitent un véritable espoir pour des dizaines de milliers de participants et des centaines de millions de gens qui les suivent dans les médias.

Ces événements permettent d'unir différentes luttes: « L'un des mérites de notre rassemblement, c'est de donner une visibilité globale à des combats qui restent atomisés et qui s'ignorent les uns des autres. C'est aussi de montrer leur cohérence et leur convergence. »5

Et les forums sociaux mondiaux en particulier, constituent donc une immense boites à idées: «Un lieu d'échanges, de dialogue, d'élaboration de propositions, de mise en place de stratégies d'action et de constitution de coalitions de tous les acteurs sociaux qui refusent la mondialisation libérale»6

Le côté festif et créatif des grands rendez-vous internationaux revêt également une importance. En Ecosse, en juillet 2005, une «visite groupée» d'hommes-grenouilles était organisée à la base de sous-marins nucléaires, un tournoi de golf alternatif fut mis en place par des Peoples golfing association pendant qu'un club de fées s'activait pour «tenter de réenchanter le monde» à coups de baguette magique, et «L'Église de la consommation immaculée» animait des prières aux objets pour dénoncer la société de consommation. Dans le pessimisme ambiant, la fête anticapitaliste est plus qu'utile.

De plus, c'est un nouvel internationalisme profond qui s'est mis en marche. C'est au Brésil que le Forum social mondial a prit son essor en 2001, et plus particulièrement à Porto Alegre,  ville-symbole d'une autre façon de démocratiser radicalement la démocratie pour et par le plus grand nombre (« démocratie participative») en permettant aux citoyens de décider si la ville doit financer tels ou tels projets utiles par l'intermédiaire du « participatif» (pour reloger par exemple des populations issues des favelas).

Le 3eme FSM s'est déplacé à Mumbai en Inde, offrant à la gauche occidentale et sud-américaine des possibilités d'apprendre énormément des mouvements indiens, y compris des plus opprimés, les « caste» qui furent fortement présents. On peut penser que le FSM proposé pour 2007 en Afrique démontrera à nouveau la capacité de l'altermondialisme à tenir compte du vécu des opprimés de la planète entière.

La victoire idéologique de l'altermondialisme semble patente, après de longues années marquées par des victoires idéologiques successives pour la droite et le libéralisme. Mais engranger des victoires concrètes susceptibles de changer la vie des gens est plus difficile, et essentiel à tout mouvement qui veut perdurer.

Bien que la mouvance ait obtenu des victoires concrètes. Notamment à ses débuts en 1998, où elle a réussi à gagner contre la proposition d'un «Accord multilatéral sur l'investissement», décrit par Alain Lipietz comme «une contre-révolution anti-démocratique ». Un tel accord aurait rendu impossible des mesures de protection de l'environnement et aurait donné aux entreprises multinationales davantage de pouvoir que les Etats nationaux.7

Les altermondialistes ont également contribué à la décision de faciliter la copie des médicaments anti-SIDA à un prix beaucoup plus bas que celui qui était prévu, afin de sauver des dizaines de milliers de vies humaines. La question de l'annulation de la dette des pays pauvres a connu, grâce à l'altermondialisme une telle popularisation qu'elle a obligée les dirigeants financiers à réduire le montant de la dette pour certains pays, même dans de modestes proportions.

Mais la grande victoire du mouvement consiste à démontrer que la résistance à la mondialisation capitaliste doit être globale. En ce sens, les manifestations de Seattle, en décembre 1999, ont constitué un tournant, diffusant un message qui a fait le tour du monde: «Le monde n'est pas à vendre! Le monde n'est pas une marchandise!».

L'alliance du mouvement altermondialiste avec le mouvement anti-guerre, en dépit de son incapacité à stopper la guerre en Irak, a permis néanmoins d'empêcher Bush d'ajouter de nouveaux pays à envahir  alors que l'armée des États-Unis est pour le moins enlisée dans le bourbier irakien.
Toutefois, les victoires concrètes sont restées rares.

A ce sujet, après le Forum Social Européen de Londres, l'hebdomadaire de la LCR tirait le bilan suivant:
« l'ensemble des aspects positifs ne doit pourtant pas conduire à sous-estimer les problèmes auxquels le mouvement altermondialiste est confronté. Il est, en un sens, à la croisée des chemins. Il lui faut dépasser une première phase, celle de la contre-offensive idéologique, sur laquelle les choses ont considérablement avancé depuis 1999, et démontrer son utilité dans la construction de rapports de forces, de mobilisations qui permettent de remporter des victoires.»8

Revigoré par l'enthousiasme justifié de l'altermondialisme, une analyse froide des rapports de forces reste indispensable.

Mais si le mouvement tient à continuer de « remporter des victoires» à moyen terme, la question de la nature de l'ennemi et des armes à notre disposition doit être traitée. Ce débat provoquera inéluctablement des tensions dans une mouvance aussi hétérogène. L'altermondialisme a rassemblé plus facilement les «militants de plus de trente ans» qui n'ont plus envie de se poser des questions du type «éforme ou révolution», sur la nécessité de la prise de pouvoir et des rapports entre le parti et le mouvement, car ils sont persuadés de leur caractère dépassé. Leur expérience du militantisme dans les années 1970 et 1980 parmi les mouvements d'extrême gauche, les partis communistes ou les groupes féministes, en pleine période de confusion ascendante, les avaient sérieusement échaudés. Et l'altermondialisme a su rassembler difficilement une nouvelle génération de jeunes, qui, plongée dans un environnement politique anti-marxiste vivace lors des quinze dernières années,  ne veulent pas encore se poser ce genre de questions.

La question du pouvoir
En fait, l'altermondialisme a engendré des mobilisations de masse, en laissant de côté volontairement certaines questions pourtant indispensables -  le rôle de l'État, la possibilité de la prise de pouvoir, et la perspective d'une victoire définitive.

S'agit-il d'éviter ces questions pour renforcer l'unité à une étape particulière de la lutte contre le capitalisme ultralibéral, ou s'agit-il d'enterrer ces questions car elles n'ont plus lieu d'être? Chacun donne sa réponse à cette interrogation. Pierre Khalfa a déclaré qu'il faudrait «dépasser le dilemme entre réformistes sans réformes et révolutionnaires sans révolution», ce qui constitue pour le moins une formule ambitieuse. Et un participant au troisième Forum social mondial de 2004 explique:

« On a remarqué que le débat sur le besoin de renverser le capitalisme était absent du Forum. Il est devenu secondaire. Nous sommes tous d'accord sur le besoin de reprendre au capitalisme des espaces démocratiques... certains pensent que nous pouvons domestiquer le capitalisme, d'autres pensent le contraire...»9

Mais la mouvance sera confrontée sans cesse à ces questions. Le débat entre l'utilisation quasi-exclusive des institutions existantes pour changer le monde ou leur renversement et la prise de pouvoir par les travailleurs n'est pas un débat académique inventé par de vieux trotskystes barbus et poussiéreux afin de meubler les longues soirées d'hiver10. La question surgit du conflit réel entre profit et besoins humains. Si le capitalisme peut être «domestiqué», il faudrait pouvoir décrire les voies et les moyens à emprunter, après l'échec des tentatives des gauches gouvernementales pour développer une vraie politique de gauche en faveur du salariat, alors qu'elles ont géré les affaires de l'Etat bourgeois sur de longues périodes historiques. Si le capitalisme doit être renversé, il faudrait savoir décliner les moyens d'action et les principes politiques fondateurs. Ce qui nous ramène à la question de la révolution ouvrière et la contre-révolution bureaucratique.

Il ne s'agit pas d'un débat dont la solution surgira spontanément des mouvements de lutte, en mettant de côté l'ensemble de l'expérience historique de la lutte contre le capital et l'impérialisme. Le vieux dicton garde sa force - «ceux qui oublient leur histoire sont condamnés à la revivre.»

Lors du dernier forum social tenu à Porto Alegre, l'accueil de Lula et de Chavez a révélé de la tension et de la confusion sur ces questions. Lula est accueilli  par des applaudissements mais aussi par des huées. Chavez est reçu en héros. Le Forum social mondial a évité, au nom de l'unité, de débattre du besoin de renverser l'État, tout en invitant deux chefs d'État puissants du continent à intervenir à la tribune. Les souffrances et les combats des peuples d'Amérique du Sud soulèvent inévitablement la question de la nature de l'Etat et des stratégies possibles pour le renverser ou le «domestiquer». Si nous refusons de procéder à une critique rigoureuse des politiques de dirigeants tels que Lula et Chavez, nous ne manquerons pas de démoraliser des pans entiers du mouvement.

Le FSM a examiné l'expérience contradictoire des mouvements d'Amérique du Sud. D'un côté des lueurs d'espoir en termes d'alternative au néo-libéralisme ont été porté notamment par le mouvement des piqueteros en Argentine, des sans-terre au Brésil et des mouvements d'auto-organisation au Venezuela.

 Ces mouvements par en bas représentent des processus réels d'auto-organisation des couches de population pauvres, salariés précaires, qui se sont réappropriées la gestion de services collectifs, dont les révoltes sont dirigées contre le FMI, les grandes multinationales – parfois d'origine française comme en Bolivie - par le biais d'actions de masse.

De l'autre, la confusion marquait des points. Dans son discours final, Chavez se référait à Jésus, à Trotsky, à Che Guevara, à Lula et appela à «réinventer le socialisme». Le besoin d'un profond débat sur les options théoriques et stratégique saute aux yeux.

Certains dirigeants altermondialistes reconnaissent la nécessité de ce travail théorique. Gustav Massiah rappelle :

«... Nous pouvons nous donner deux objectifs, et plus précisément nous engager dans le travail de deuil du soviétisme et du keynésianisme. Préciser ce que nous entendons par l'accès pour tous aux droits fondamentaux, implique de faire le deuil du soviétisme pour montrer que notre conception de l'égalité ne passe pas par une sous-estimation de la démocratie. L'innovation majeure des transformations à venir viendra de la capacité à produire de l'égalité sans produire de la bureaucratie. Préciser aussi ce que nous entendons par la régulation publique et l'action de l'État, implique de faire le deuil du keynésianisme pour montrer que la recherche d'alternatives ne s'inscrit pas dans la nostalgie des politiques passées. La régulation publique n'est pas indépendante de la nature de l'État et l'État social, quel que soit son intérêt par rapport au néolibéralisme, n'est pas suffisant pour définir des alternatives et le dépassement de la logique du système dominant.»11

Il affirme que les deux grandes options qui se prétendaient alternatives capitalisme sont mortes. D'un côté,  le «soviétisme» (certains diraient « stalinisme», nous dirions « capitalisme d'État») et la domination d'une classe bureaucratique. De l'autre côté, le «keynésianisme» et le rêve d'un capitalisme humain aiguillonné par un État-providence au service des citoyens. Nous ne pouvons qu'exprimer notre accord, mais ce n'est que l'amorce d'un travail nécessaire. Les questions sur le type de révolution à faire et la forme de  renversement de la dictature du capital entières.

Organisation
L'éclectisme théorique dans le mouvement va souvent de pair avec un rejet de structures rigoureuses et démocratiques et une préférence pour un fonctionnement en réseau, par consensus. L'avantage est d'échapper au centralisme bureaucratique caractéristique des partis (ex-)staliniens et certaines des organisations trotskystes. Cependant, le manque d'une direction nationale (et encore moins internationale) représente un inconvénient majeur pour combattre plus efficacement le patronat et l'État, qui, eux, disposent d'organisations centralisées  pour mener une stratégie intelligente.

Dans ce contexte des slogans tels que «penser globalement, agir localement» cumulent plusieurs défauts. Tout d'abord, ils minimisent le rôle de l'État national et le besoin de la gauche radicale d'intervenir sur des échéances nationales (élections, mouvements de grève, nouvelles lois, etc.). Pire, ils peuvent couvrir une attitude qui amène à «désespérer globalement, agir localement».

Contrairement à ce que propose le titre d'un livre influent chez les altermondialistes anglophones, on ne peut pas,12 « changer le monde sans prendre le pouvoir».13  Une telle posture néglige le fait que le pouvoir ne dort pas dans un placard si on refuse de le prendre. Au contraire, il mobilise toutes ses forces contre nous.

Pour preuve, la répression qui s'est déployée à Gênes ou en Ecosse, ou contre le mouvement lycéen en France. De plus, le versant militaire de la domination des pays riches sur le monde n'est pas susceptible d'être enrayé par les seules actions de protestation, d'éducation populaire et d'expériences de vie alternative.

La confusion autour de la question de la prise du pouvoir offre d'ailleurs à certaines forces politiques présentes dans la mouvance une occasion pour ne pas dévoiler leurs propres contradictions. Ainsi, Marie-Georges Buffet lors du FSE de Paris déclare: «Pourquoi ne pas concevoir que prendre le pouvoir, c'est le redonner aux gens ... le repenser dans un sens ascendant, pousser l'intervention populaire au plus loin.»14. Ce qui caractérise une vision assez vague et commode destinée à éviter de poser la question clé de la proposition ou non d'une nouvelle alliance gouvernementale contre les intérêts des salariés .

Quelle force sociale ?
A l'instar de la question de la prise de pouvoir, celle des forces sociales susceptibles d'imposer un changement radical reste controversée dans les milieux altermondialistes. L'attitude la plus courante est la défense d'une « arc-en-ciel» dans laquelle toutes les forces et les actions sont considérées de valeur égale. Ainsi chacun décide s'il ou elle veut privilégier le lobbying, l'action des consommateurs, le syndicalisme, l'éducation populaire, la mise en place de modes de vie parallèles, etc. Or, cette vision généreuse ne correspond pas au système dans lequel nous vivons.

Les altermondialistes invoquent le plus souvent pour porter le changement radical l'Etat national (qui reprendrait le dessus sur les marchés financiers), les autorités publiques locales (qui se mettraient à mieux écouter les citoyens) et la «société civile» - une version plus mobilisée et organisée de l'«opinion  publique».

C'est pourquoi on doit continuer de souligner le rôle nécessairement hégémonique à moyen terme des travailleurs organisés. Nous ne disons pas ceci par nostalgie ou angélisme - les salariés ne sont pas dans leur ensemble ni plus ni moins intelligents ou altruistes que d'autres couches de la société. Mais les femmes et les hommes salariés restent au centre de la bête capitaliste, siège de production du profit. Tous les discours sur la nouveauté radicale du « cognitif» ne peuvent pas changer cette donnée historique.

La reconstruction de syndicats de masse démocratiques devrait donc devenir l'une des nombreuses tâches dont l'altermondialisme aurait intérêt à s'occuper. Alors que les altermondialistes de toutes origines ont dénoncé la privatisation des transports publics, le jour où on a fait rouler le premier train de fret privé en France, il n'est pas anodin que ce furent les cheminots syndicalistes de la CGT et de Sud qui aient bloqué les rails. En outre, ce sont les grèves de masse de 1968 ou de 1995 qui ont fait trembler les puissants.

C'est malheureusement la caractéristique de l'altermondialisme de lutter pour des réformes très radicales (abolition des paradis fiscaux, justice dans le commerce mondial...) mais en utilisant des armes pas assez efficaces pour les gagner. Car seuls les travailleurs organisés disposent de la capacité matérielle de gagner ce type de réformes.

Partis politiques
Dans les réseaux altermondialistes, la méfiance au sujet des « questions idéologiques» s'est souvent accompagnée d'une méfiance encore plus grande envers les partis politiques et les organisations d'extrême gauche. Cette attitude est alimentée par les faiblesses des partis de gauche et d'extrême gauche (trahison pour les uns, marginalité pour les autres). Mais elle reflète également les victoires idéologiques de la classe dirigeante et ses médias qui ont réussi souvent à construire des stéréotypes de «l'homme [sic] du parti», en le décrivant comme un robot idiot sans cœur, incapable d'écouter ou de réfléchir.

La charte des forums sociaux mondiaux précise que  « ne pourront participer au Forum, en tant que tels, les représentations des partis, ni les organisations militaires. Pourront être invités à y participer, à titre personnel, les gouvernants et parlementaires qui assument les engagements de la présente Charte ».

De manière similaire, la coalition «Abolissons la pauvreté», sous l'égide de laquelle a été organisée la grande manifestation en Ecosse en juillet, a refusé d'accepter la signature de l'alliance anti-guerre britannique Stop the War, car jugée « trop politique».

D'un côté, toute cette méfiance est compréhensible, les déceptions et trahisons se sont multipliées lorsque les partis de la gauche ont géré les affaires gouvernementales. D'un autre côté, l'absence des chefs des partis ne signifie pas que leurs idées n'exercent plus d'influence au sein du mouvement - le réformisme et le keynésianisme sont très présents dans les forums – car ce sont des idées dominantes de la gauche. Il n'est pas possible de tout réinventer. Dans ce contexte, l'absence des représentants des partis peut avoir un impact négatif, parce qu'un débat direct et clair sur les questions du pouvoir et les politiques des partis puissants ne peut pas avoir lieu. Aussi, les intellectuels radicaux et contre-experts des ONG présentent-ils souvent des idées menant à des impasses aussi importantes que celles prônées par des dirigeants réformistes.

Or, ce sont souvent les idées révolutionnaires qui sont les plus marginalisées par ces règlements de méfiance envers les partis.15 Si le réformisme, le nationalisme des pays pauvres, et d'autres idéologies bien enracinées dans la société mondiale sont présentes automatiquement et de façon massive lors des rendez-vous altermondialistes (la présence de Lula et Chavez à Porto Alegre et celle très influente des chrétiens de gauche en Ecosse cet été en témoignent), les idées révolutionnaires n'ont pas vraiment droit de cité. C'est pourquoi leur présence dépend étroitement de l'activité des révolutionnaires. Et ceux-ci ont souvent été tentés par une participation consensuelle, en évitant de polariser le débat sur les questions stratégiques autour des objectifs politiques à long terme (Quelle société nouvelle à construire? Quelles formes pourrait revêtir la prise de pouvoir?)

Cette problématique nous ouvre un champ assez large de questions qui tournent autour des modes d'intervention des révolutionnaires au sein des mouvements. Ce débat mérite d'être mené en profondeur.16 Si les révolutionnaires rejettent autant la conception stalinienne du parti comme guide suprême du mouvement, que l'idée de la fusion dans le mouvement sans proposer un message propre, les principes d'activité sont assez confus. Ils encouragent certes avec raison l'auto-organisation et mettent en avant des revendications qui éclairent les limites du système capitaliste. En même temps, le besoin de présenter l'ensemble des idées révolutionnaires dans le mouvement reste une question à peine effleurée.

De telle sorte que les revendications proposées par les révolutionnaires peuvent souvent sembler abstraites aux yeux de la masse du mouvement.17

Les révolutionnaires en France ont évité d'organiser des débats ou d'entreprendre des polémiques dans les rendez-vous altermondialistes traitant des questions de base de la tradition marxiste. Ainsi, des intellectuels marxistes non organisés défendent dans les tribunes des analyses économiques de Marx. Mais personne ou presque ne veut défendre les idées marxistes qui mettent en avant la prise de pouvoir et le rôle moteur de la classe ouvrière. De plus, les révolutionnaires attachent peu d'importance au recrutement de nouveaux militants. De tels faits illustrent que les traditions de construction rigoureuse et volontariste d'une organisation révolutionnaire se sont énormément perdues.

Altermondialisme pour vivre différemment?

C'est urgent de changer cette situation car la faible présence d'idées révolutionnaires au sein de l'altermondialisme laisse bien sûr la place à d'autres explications du monde. Le pluralisme assez riche de la mouvance altermondialiste entraîne en contrepartie un inconvénient majeur de mettre sur le même plan toutes les propositions de résistance à l'ultralibéralisme. De très vieilles idées reviennent parées de nouveaux habits.

Cette tendance se retrouve dans le souci de l'altermondialisme de produire des alternatives au capitalisme mondialisé, marqué par un contexte dans lequel le pouvoir démocratique des travailleurs est supposé être une proposition utopique ou démodée.

Le souci est de ne pas apparaître comme une mouvance «négative» plongée dans le refus. Or, d'un côté, refuser est une position très noble si l'on est confronté à de puissants oppresseurs. Les «alternatives» développées en dehors de la question de la prise du pouvoir et le renversement de la dictature du profit peuvent rapidement devenir des recommandations pour vivre différemment au lieu de changer le monde. Ce qui constitue une véritable difficulté.

Les alternatives proposées sont rarement aussi nouvelles qu'elles en ont l'air. Le pouvoir des consommateurs, les coopératives ouvrières, la défense de petites entreprises contre grandes entreprises, les économies parallèles basées sur le don ... ce sont autant de propositions qui ont jalonné le dix neuvième et vingtième siècle, dont il nous incomberait de faire un bilan circonstancié avant de les accueillir sans critique sous prétexte que « toutes les alternatives sont les bienvenues.» Toutes ces idées ont évidemment leur place dans le débat, mais oublier de les critiquer - de façon fraternelle – en évitant ainsi la polémique constitue le moyen le plus sûr pour faire échouer le mouvement sur le long terme.

En l'absence d'une voix puissante des révolutionnaires, il est normal que ces idées prennent de plus en plus d'espace lors des initiatives internationales. Ainsi, un rapporteur sur le Forum social mondial de janvier 2005 à Porto Alegre confie que:

«Jamais depuis sa création, le FSM n'a dévolu autant d'espace aux nouvelles "utopies pragmatiques", des logiciels libres contre les brevets, aux micro expériences environnementales, en passant par la montée en puissance des économies solidaires.»

Le commerce équitable18, l'investissement éthique, le micro crédit représentent des propositions visant à contourner le pouvoir du grand capital. L'Association Max Havelaar, l'organisme le plus influent du commerce équitable en France, ajoute que « Le label offre une solution pragmatique et concrète aux aspects négatifs de la mondialisation. Il contribue à l'instauration d'une économie transparente, qui prend en compte les valeurs d'un développement humain et durable.»19

S'il est vrai que les campagnes du commerce équitable peuvent avoir un rôle pédagogique intéressant, leurs stratégies restent vouées à l'échec pour changer le monde. Ses militants déclarent souvent ouvertement qu'il ne s'agit aucunement de transformer les structures économiques en place, le but se limite à garantir une marge «» à tous - du paysan producteur à la chaîne des hypermarchés. Des municipalités de droite comme de gauche ont récemment participé en France à des campagnes médiatiques pour le commerce équitable, ce qui est un bon indicateur sur le caractère inoffensif de telles pratiques vis-à-vis du libéralisme.

Cette stratégie de contournement du pouvoir du capital, pour éviter l'affrontement, peut être très séduisante sur le papier. Mais on ne peut pas changer le monde sans lutter. L'investissement éthique – qui peut constituer un outil pédagogique intéressant (quand on peut par exemple obliger un comité d'entreprise à ne pas investir dans certaines entreprises particulièrement sordides) - suggère que c'est le pouvoir des actionnaires qui change le monde. Exagérer l'importance - somme toute extrêmement marginale - du micro-crédit ou des logiciels libres implique que ce sont les experts (financiers ou informatiques) qui peuvent changer le monde. Ce qui nous éloigne de la question de l'organisation des travailleurs qui peut réellement faire peur aux puissants, car c'est du travail que vient le profit.

Et la France?

En France, l'altermondialisme est particulièrement actif.20  Bernard Cassen et d'autres furent impliqués dès le début dans la mise en place du premier Forum social mondial en 2001. Mais les origines de l'altermondialisme en France remontent aux crises politiques et à la remontée de mouvements contestataires dans les années 1990.

Un certain nombre d'intellectuels impliqués dans le travail de solidarité avec le tiers-monde, parfois liés au Monde Diplomatique, ont voulu disposer de forces et d'outils pour diffuser leurs analyses et leurs actions plus largement dans la société.

La crise du syndicalisme, et l'acceptation de l'austérité par la majorité des directions syndicales françaises, en particulier par la CFDT, ont fait émerger un pôle dissident dans le monde syndical, autour de SUD et du groupe des dix. Ces forces se méfiaient des partis de gouvernement, mais elles n'étaient pas prêtes à se rapprocher décisivement de la gauche révolutionnaire (malgré l'influence motrice des camarades de la LCR dans ce pôle). L'altermondialisme, et avant tout ATTAC, permettait à ces « nouveaux syndicats» de disposer d'une voix politique forte.

 La Confédération paysanne21, issue du militantisme chrétien de gauche, voulait affirmer publiquement son anticapitalisme, sa solidarité avec les paysans du Sud contre la mainmise des multinationales sur le monde agricole à travers le brevetage du vivant, les OGM, etc.

Enfin la montée de la gauche sans parti dans les années 1990 - Droit au Logement, ACT-UP, Agir contre le chômage, le mouvement des sans-papiers, le mouvement pour la Palestine... - constituait un réservoir important de militants qui continuaient dans l'ensemble à rejeter les théories classiques du mouvement ouvrier (théories réformistes ou théories marxistes révolutionnaires) tout en éprouvant néanmoins le besoin d'une cristallisation politique plus large que les campagnes spécifiques. Une minorité d'entre eux adhérera à l'extrême gauche ou chez les organisations libertaires qui connaissent à cette époque une certaine  progression .

Ces différents éléments de la nébuleuse auront chacun leur mot à dire sur la forme, les thématiques et les priorités de l'altermondialisme en France. Les intellectuels venus du tiers-mondisme accordent déjà dans leur travail précédent énormément de valeur au rôle de l'expert, un rôle par ailleurs traditionnellement valorisé dans la culture nationale française. L'élaboration de contre-expertises détaillées sera pour eux un des axes primordiaux du travail. Ils voudront faire avant tout du lobbying et de l'éducation populaire. « Notre combat ne vise rien moins qu'à combattre et chasser le virus libéral qui infecte les esprits» déclare Bernard Cassen.22

Les syndicalistes de SUD et du groupe des dix insisteront pour que le mouvement prenne en compte des questions traditionnelles du mouvement ouvrier - emplois, salaires, conditions de travail - et en particulier les nouvelles souffrances dues aux dernières transformations du capitalisme, marquées essentiellement par la précarisation du travail qui avait fait son retour après la période des « trente glorieuses».
La Confédération paysanne mettra en avant la lutte contre les Organismes Génétiquement Modifiés, contre le brevetage du vivant et d'autres tactiques des multinationales pour monopoliser l'agriculture.

Où va ATTAC ?
Fort de ses 30 000 adhérents et 200 à 300 comités locaux, ATTAC constitue à la fois l'organisation la plus connue, et celle qui est capable d'organiser une intervention militante importante. Comme l'altermondialisme en général, elle combine des actions de protestation et un travail de propagande dans lequel les analyses d'experts dissidents ou contestataires sont popularisées. C'est le sens de la définition qu'elle s'est attribuée: «Un mouvement d'éducation populaire tourné vers l'action». Un tel axe est susceptible de donner un rôle à la fois aux intellectuels et aux activistes.

Ses fondateurs ne s'attendaient aucunement à un tel succès. Ils n'avaient pas prévu la mise en place de comités locaux ni de structures de décision et de débat. Celles-ci ont dû être improvisées au fur et à mesure. Leur organisation est l'une des grandes réussites de ces dernières années. Construire une organisation de cette taille aussi rapidement représente un fait assez inédit.

Si son intervention militante reste bien plus petite sur le terrain que celle du PCF ou de la LCR, ou des syndicats tels que la CGT ou SUD, elle brille par son dynamisme et sa pédagogie. Ce sont les thématiques développées par ATTAC qui ont occupé la place publique pendant les débats sur le référendum, et les groupes locaux d'ATTAC ont joué un rôle moteur dans la constitution des collectifs pour le Non.
ATTAC a édité une vingtaine de livres bon marché et pédagogiques sur tous les aspects de la mondialisation libérale, de l'OMC23 à la guerre en Irak24, en passant par l'industrie pharmaceutique25, les relations économiques Nord-Sud26 et les autres multinationales27

Les comités locaux d'ATTAC disposent d'une grande autonomie, et se concentrent sur une série de thématiques qui vont de la défense des services publics (Retraites, santé, AGCS, éducation) à la contestation des institutions financières internationales (OMC, dette, paradis fiscaux...) en passant par des questions de politique intérieure (Libertés et droits fondamentaux...) ou des réflexions théoriques (décroissance...)

La campagne pour le Non à la Constitution européenne a redynamisé ATTAC qui avait subi un certain affaiblissement. Ceci en raison non seulement des désaccords entre une partie des dirigeants d'ATTAC sur la participation aux élections (qui avaient lancé des listes «100% altermondialistes» avec peu de succès, et provoqué en retour des réactions énervées pointant un détournement de la tradition d'ATTAC), mais aussi à cause de la tendance d'une partie des collectifs locaux à se concentrer sur des thèmes altermondialistes peu attractifs des milieux les plus combatifs (tels que commerce équitable, décroissance...). Certains accusaient ATTAC dans cette période de «se couper du mouvement social». La campagne contre la constitution européenne a marqué un tournant politique.

La mouvance en France montre des forces et des faiblesses similaires à celles qui caractérisent l'altermondialisme au niveau international - une capacité réelle de mobilisation et de rassemblement de luttes spécifiques, associée à une volonté d'éluder certains débats clé. La question des relations avec les institutions étatiques reste particulièrement controversée. Le lancement des listes 100% altermondialistes lors des élections de 2004 par une partie de la direction de ATTAC représentait une des options possibles, fortement critiquée au sein de ATTAC. En l'absence d'une autre stratégie claire pour construire les rapports de force, les électoralistes peuvent malheureusement finir par emporter le morceau.

Parallèlement, certains de ses dirigeants proposent une alliance privilégiée avec des autorités municipales:
« Proposons de construire une alliance stratégique entre les mouvements et les institutions locales. Nous avons expérimenté à travers les Forums des autorités locales et les Etats Généraux des collectivités locales contre l'AGCS l'intérêt de ce rapprochement. Les politiques locales peuvent aussi illustrer des alternatives (garantie de l'accès pour tous par les services publics locaux, financement et redistribution par les taxes locales, nationales et globales, satisfaction des besoins des habitants à travers les marchés intérieurs non subordonnés au tout exportation, articulation à travers un contrôle citoyen de la démocratie participative et de la démocratie représentative, citoyenneté de résidence, priorité à l'emploi et aux activités locales, préservation de l'environnement, etc.)»28

D'autres composantes valorisent le lobbying et la contre-expertise ou épousent  les idéologies traditionnelles des partis réformistes (retour au keynésianisme...).

Organiser les jeunes
ATTAC n'a pas su facilement attirer de nombreux jeunes en dehors des grands rendez-vous occasionnels. Dans le mouvement altermondialiste en dehors de ATTAC les résultats étaient un peu plus positifs. Des réseaux tels que Vamos ont su jouer un rôle important dans l'organisation des cars pour aller à Gênes, et le 'village intergalactique' des jeunes constitua un composant important de la mobilisation contre les G8 à Annemasse. Pendant une période, les collectifs (où dominaient les jeunes) de Agir contre la guerre réussissaient à faire vivre une structure permanente, qui s'est beaucoup affablie en 2005.
ATTAC Campus a gagné avec difficulté sa reconnaissance par ATTAC national, après une longue période de méfiance, en raison des peurs de la direction d'ATTAC d'un rapprochement trop marqué sur les campus avec les rangs de extrême gauche. Il n'a pas réussi cependant à construire une organisation de jeunesse de taille.

Plusieurs facteurs politiques expliquent cet échec. En premier lieu, le niveau de plus en plus élevé de l'oppression des jeunes (particulièrement le besoin de concilier études et travail salarié, l'obligation de continuer à vivre chez les parents par manque d'argent, l'extrême précarisation, les difficultés matérielles et psychologiques d'intégration dans le monde du travail) a rendu plus difficile l'engagement politique.

En second lieu, le manque d'un projet global de société constitue un handicap très lourd pour le recrutement des jeunes. C'est sur cet aspect défaillant aujourd'hui pour les jeunes générations que l'on peut mesurer le rôle que les militants du Parti communiste pouvaient jouer pour une génération précédente, armés d'un idéal de société (malgré ses défauts bien connus). L'altermondialisme a donné de l'espoir aux gens en évitant la question de l'objectif final, mais il y a un prix à payer.

Droite et gauche
Il est significatif que le monde politique dans son ensemble soit désormais obligé de réagir par rapport à l'altermondialisme

A droite, le mouvement est reconnu universellement comme un adversaire dangereux. On ose espérer régulièrement qu'il est fini. Les attentats du 11 septembre 2001 devaient, selon beaucoup de commentateurs à droite, marquer la fin de la mouvance - personne n'oserait défendre la possibilité d'un autre monde dans une démocratie libérale menacée. Espérance déçue.

En 2004, Le Point29 retrouve les accents de l'espoir: «Lassitude des militants, infiltrations islamistes, disputes sur la stratégie : le soufflé antimondialisation est-il en train de retomber?» Mais en 2005, ils ont admis ... «que la victoire du non était aussi celle d'Attac, de ses 30 000 adhérents, de ses 250 comités locaux, de sa campagne d'animation Internet et de ses kits d'agit-prop »30.

Au Parti Socialiste, les attitudes vis-à-vis de l'altermondialisme sont variées. Pour Bernard Kouchner, il entraîne « des dérives populistes, poujadistes, dangereuses». Quant à François Hollande, il distingue les altermondialistes qui posent les bonnes questions, lesquels il espère attirer vers ses propres réponses, de la composante proche de l'extrême gauche perçue comme dépassée et idiote.

D'autres au PS le considèrent comme une mobilisation populaire utile pour soutenir le travail - plus noble - des élus, voire un nouveau milieu susceptible de drainer la prochaine génération de militants au PS.
La gauche du PS se réclame, elle, directement de l'altermondialisme. Comme l'ont écrit Vincent Peillon, Jean-Luc Mélenchon et Manuel Valls, lors du FSE de Paris:

«Nous sommes altermondialistes. Nous nous battons tous les jours pour un autre monde possible. Nous nous battons contre les dictatures des marques, contre l'emprise des marchés, contre l'indécence des puissants, contre l'arrogance des multinationales, contre les capitulations des gouvernements face à une logique étroitement économique et financière qui confisque la démocratie, aggrave les inégalités, n'assure pas le développement, défigure notre planète, fait une utilisation sélective et cynique des droits de l'homme, s'accommode de trop de conflits, de guerres et de génocides.»

Le PS, après avoir négligé dans un premier temps les rendez-vous altermondialistes, s'est mis à les investir dans l'espoir de convaincre que leur méthode réaliste, parlementaire, patiente, timide, valait mieux que la colère et la mobilisation de celles et ceux qui rejettent la dictature du profit.

Gauche révolutionnaire
A l'extrême gauche, il existe une coupure très nette entre l'analyse de l'altermondialisme proposée par Lutte Ouvrière, et celle de la majorité de la LCR.

Pour Lutte Ouvrière, la dynamique et le potentiel du nouveau mouvement sont plus que limités. Etant donné que ces mouvements ne reconnaissent pas le marxisme comme théorie de la libération de l'humanité, ils ne constituent selon LO que des diversions inintéressantes, et toute participation des révolutionnaires est complètement exclue. D'où l'absence remarquable de LO lors des Forums Sociaux européens et mondiaux. Leur hebdomadaire explique:

«Evidemment, plus on est flou dans ses propos et vague dans ses projets, plus on a de chances de réunir le plus grand nombre de gens que l'on peut bercer de bonnes paroles. C'est ce que fait Attac. Bien sûr, ses dirigeants, comme la plupart de ses membres, sont dans le camp du Parti Socialiste, mais ils ne peuvent s'y placer ouvertement, dans les élections par exemple, sans perdre ce qui fait leur aura: ils ne sont pas un parti politique et ne veulent pas l'être. Ils récusent la politique et cela plaît à beaucoup de gens déçus par les partis de gauche... mais qui ne pourront que l'être aussi par Attac.... [qui] se contenterait d'une économie capitaliste moins brutale.31»

En juillet 2005, lors des grandes manifestations, festivals et concerts pour l'abolition de la dette du tiers-monde, l'hebdomadaire de Lutte Ouvrière a préféré ne parler que des concerts, et cela uniquement pour les dénoncer:

«Les "altermondialistes" nous avaient habitués depuis quelques années à "combattre" la misère avec des "forums" et des manifestations qui tenaient parfois autant du tourisme que de la contestation. Avec Live 8, on recule encore un peu plus, puisqu'il s'agit maintenant d'adresser des supplications chantées, "festives" et de plus en plus vagues aux puissants de ce monde, par l'intermédiaire de la télévision... et qui ont surtout pour mérite d'offrir de bonnes occasions de faire grimper l'audimat de certains médias.
A quand les processions, les encensoirs et les saintes reliques, pour demander qu'il pleuve... de l'aide au développement?»32

Ce n'est pas la seule question sur laquelle Lutte Ouvrière a réussi à se couper des mobilisations radicales de ces dernières années. La vague de manifestations de masse contre Le Pen en 2002 et la campagne unie pour le Non au référendum ont été également boudées par Lutte Ouvrière, une attitude révélatrice d'un certain raidissement sectaire. 33

A la Ligue Communiste Révolutionnaire, une petite minorité se rapproche de l'analyse de Lutte Ouvrière, en ironisant sur «l'altercapitalisme» représenté par ATTAC et les forums sociaux. Mais pour la grande majorité, la mouvance altermondialiste incarne de nouvelles luttes intéressantes au sein desquelles elle occupe une place importante. Au sein du mouvement elle compte  défendre des revendications plus radicales, même si l'idée de défendre ouvertement l'ensemble de la théorie marxiste dans ce milieu est quasiment absente.

Il existe pourtant de fortes divergences parmi ceux qui  décrivent le mouvement comme une force de contestation utile pour faire avancer la lutte des classes et ceux qui l'érigent comme un nouveau type de lutte citoyenne destinée à mettre en cause la lutte des classes voire à s'y substituer. Le combat des travailleurs contre les capitalistes pourrait selon ceux-ci être supplanté par la lutte des citoyens contre les instances nationales et internationales du profit.

Un auteur proche de la LCR, Thomas Coutrot, militant d'ATTAC présente cette dernière hypothèse, qui correspond à la fois à un sentiment diffus chez les altermondialistes que les vieilles formes de la lutte sont dépassées, et aussi à la dévalorisation de la lutte des classes comme référence principale de radicalité:
« On pourrait faire le pari ou l'hypothèse que le mouvement altermondialiste sera au 21ème siècle ce que le mouvement ouvrier a été aux 19ème et 20ème siècles: le centre de gravité de la transformation sociale.»34

«La question posée n'est plus celle du socialisme, même autogestionnaire, mais de la rupture avec le néo-libéralisme»35, affirme t-il, ce qui le conduit à désigner le mouvement altermondialiste comme le «seul candidat crédible à la construction de l'hégémonie alternative à celle des classes dominantes»36
Il poursuit en s'interrogeant sur la place occupée par le mouvement ouvrier au sein du mouvement altermondialiste, en remettant en question  la «centralité de la lutte des classes» .

Il met en avant l'importance des «pratiques sociales émergentes» (pour ne citer quelques exemples, le harcèlement citoyen des multinationales, les casseurs de pub, l'agriculture bio, l'économie solidaire) ou des «nouveaux mouvements sociaux» (comme le mouvement anti-guerre, les «mouvements de la jeunesse issue de l'immigration coloniale», le mouvement des «sans»), qui ont su rassembler des jeunes, posant à la domination capitaliste de nouveaux problèmes, en renouvelant les formes de lutte et d'organisation.

Il conclut plutôt rapidement que ces mouvements «ont pu domestiquer les directions syndicales et politiques du mouvement ouvrier traditionnel, sans que les révolutionnaires ne parviennent à ébranler celles-ci.», affirmation qui mériterait au moins de plus amples explications!

Dans ses commentaires, Coutrot rejoint partiellement Bernard Cassen qui a déclaré: «Les grands mouvements émancipateurs du XXe siècle, la social-démocratie et le communisme, semblent avoir épuisé leur force propulsive et perdu leur assise populaire. [...] Le mouvement altermondialiste, même avec son aspect chaotique, pourrait bien être à l'origine d'une dynamique historique et devenir le mouvement d'émancipation du XXIe siècle.»37

Mais Coutrot reprend ailleurs l'analyse marxiste classique selon laquelle la domination de la classe capitaliste doit être remplacée par la domination de la classe salariée. Tout en affirmant que Marx et Lénine avaient tort de croire que la prise du pouvoir de l'Etat allait forcément précéder la domination des intérêts des salariés et des citoyens sur ceux du profit. Au contraire, il considère que les «alternatives partielles» au système, formulées par des composantes du mouvement altermondialiste, constituent l'objectif clé de la période actuelle.

Garder le sens des perspectives
Si nous aussi, nous avons une vision très positive de l'avenir de l'altermondialisme, il faut bien garder le sens des perspectives. Le mouvement syndical au sein des pays riches dispose d'une force de pression et de mobilisation bien plus grande que tous les forums sociaux et contre-manifestations de l'altermondialisme. Il constitue un lieu particulièrement adapté de convergences entre des militants syndicaux et altermondialistes dans lequel les campagnes ont décuplé de  puissance. La campagne du non au référendum en France représente un des exemples les plus significatifs.

L'altermondialisme marque la renaissance du militantisme politique adossé à la gauche radicale, en permettant à des centaines de milliers de personnes de renouer avec la politique. Le rôle des révolutionnaires n'est pas seulement d'applaudir et de construire, mais d'encourager  la généralisation de l'expérience de toute l'histoire du mouvement ouvrier et d' ouvrir le débat sur des questions centrales comme celles des forces sociales susceptibles de renverser définitivement le capitalisme, ainsi que sur les formes d'organisation et de prise de pouvoir  nécessaires pour gagner.

Les révolutionnaires devront savoir, écouter et apprendre, en évitant de prendre le manteau du « professeur rouge».38 Mais ils ne doivent pas  sous-estimer l'apport des explications marxistes à ce mouvement international extraordinaire.

 John Mullen (LCR Montreuil)

Une version précédente de cet article, plus court, a été publié dans l'édition spéciale de SI N° 13, à l'occasion de la Rencontre Internationale des Jeunes révolutionnaires, fin juillet 2005

Notes
1 Nous nous sommes résignés à l'utilisation du terme «mouvement», qui donne sans doute une impression trop structurée de la nébuleuse altermondialiste.
2 Politis 13.11.2003
3 Gustave Massiah, Président du CRID, Vice-président d'Attac «Débat sur l'évolution stratégique des forums sociaux» juin 2005
4 Les lecteurs réguliers de notre revue sauront que nous considérons l'explication exacte de la trahison stalinienne et ses racines matérielles comme étant central à une compréhension de l'avenir de l'idéal révolutionnaire. Vous pouvez consulter, sur notre site archive http://www.anticapitalisme.org des articles qui traitent de cette question en détail.
5 Bernard Cassen lors des rencontres internationales organisées en 1999 à Saint Denis par ATTAC
6 Bernard Cassen,  Le « Manifeste de Porto Alegre » et l'avenir des forums sociaux mondiaux» écrit pour ATTAC, Grain de sable, juin 2005
7 Dans Le monde diplomatique on a écrit « Il faut remonter aux traités coloniaux les plus léonins pour trouver exposés avec autant d'arrogance dominatrice que dans l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) les droits imprescriptibles du plus fort - ici les sociétés transnationales - et les obligations draconiennes imposées aux peuples. A tel point que les négociateurs avaient gardé le secret sur un texte élaboré au sein de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur un texte qualifié par M.Renato Ruggiero, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), de "Constitution d'une économie mondiale unique"»
8 Le mouvement altermondialiste à la croisée des chemins Léonce Aguirre dans Rouge
9 Benoit Borrits, Les amis du Monde diplomatique, dans son compte rendu du troisième FSM.
10 Nous avons laissé volontairement de côté une troisième voie bien décrite dans les analyses issues de l'ouvrage de Florence Aubenas et Miguel Benasayag Résister, c'est créer,
(La Découverte, Paris, 2002), lesquelles insistent sur le «seul projet possible qui [doit passer] par la création et le développement de zones et de tendances non capitalistes, où il ne s'agira plus de trouver des plans macroeconomiques de libération, mais de nous libérer de l'économie», dans le but de dépasser «la dichotomie réformisme-révolution» p.118-120 sq.
11 Gustav Massiah, juin 2005
12 Change the World Without Taking Power, The Meaning of Revolution Today, de John Holloway (Londres, Pluto Press 2002)
13 Une critique détaillée et puissante de l'idée de « le monde sans prendre le pouvoir» a été écrit par Phil Hearse dans la revue québécoise liée à la LCR, La Gauche du 14 décembre 2003. On peut la trouver en ligne à www.lagauche.com
14 L'Humanité, 17 novembre 2003
15 D'ailleurs ce sont souvent les ex-révolutionnaires qui défendent le plus férocement la marginalisation des partis politiques.
16 Voir Critique Communiste N° 169/170 Mouvement social et politique: inventer de nouveaux liens?
17 Dans ce numéro de la revue, cette question est traitée brièvement dans mon article «Un nouveau parti anticapitaliste». Nous espérons dans un futur numéro de la revue analyser en détail l'approche «» et son évolution depuis Trotsky.
18 Bien qu'il soit mieux connu en Europe où les ventes des produits du commerce équitable atteignent jusqu'à 5% du marché (Suisse), et leur reconnaissance jusqu'à 90% de la population, comme en Hollande (TransFair USA, 2001), le mouvement perce graduellement les marchés nord-américains. Pour un bilan compréhensif du Commerce équitable par des sympathisants de ce mouvement, dans la revue Nouvelles pratiques sociales voir http://www.erudit.org/revue/nps/2002/v15/n1/008262ar.html
19 Le site web de Max Havelaar nous accueille avec une citation de Joseph Stiglitz: «Le plus grand défi n'est pas seulement dans les institutions, il est d'abord dans les esprits.» Position attirante, car il est plus facile d'agir sur des opinions, mais dangereuse, car elle ne voit pas où se trouve l'ennemi.
20 Cette partie de l'article s'inspire largement du récit de Agriolansky dans L'Altermondialisme en France - la longue histoire d'une nouvelle cause (Agriolansky et autres, Flammarion, Paris 2005)
21 www.confederationpaysanne.fr
22 Bien sûr nous schématisons – beaucoup d'individus se trouvent à cheval entre ces différentes approches.
23 Remettre l'OMC à sa place, Susan George, Mille et une nuits, Paris 2001
24 L'Empire de la guerre permanente, Collectif, Mille et une nuits, Paris 2004
25 id.
26 Survivre au développement, Serge Latouche, Mille et une nuits Paris, 2004
27 Enquête au coeur des multinationales, sous la direction de Georges Menahem, Mille et une nuits, Paris 2001
28 Gustav Massiah Op.Cit.
29 21.10.2004
30 Le Point, 2/06/2005
31 Lutte Ouvrière,29/08/2003
32 Lutte Ouvrière, 08/07/2005
33 Ce qui n'enlève rien à la participation importante de Lutte Ouvrière dans les vagues de grèves en 2003 et 2004. Ce sont les mobilisations qui se développent en dehors du travail dont elle a tendance à ignorer.
34 A propos des classes sociales dans le mouvement social, lire Les cahiers de Critique Communiste, Le marxisme face au capitalisme contemporain, Syllepse, Paris 2004
35 Thomas Coutrot, Le manifeste de la LCR, discussion, p. 72, Critique communiste n° 175, printemps 2005
36 Idem p. 74
37 Le Figaro, le 8 octobre 2003.
38 Comme le dit bien Pierre Beaudet, dirigeant d'une modeste organisation altermondialiste au Canada: «La construction d'un mouvement populaire fort, cohérent, articulé, comporte d'énormes défis. Il s'agit de coaliser des communautés, des couches sociales très amples, de constituer des mouvements "arc-en-ciel" pluriels, où tout est à négocier, et où personne ne peut monopoliser la parole, sous prétexte qu'on est "plus gros", qu'on a les "seules idées réellement révolutionnaires"», ou qu'il faut «éder rapidement».' (http://dev.alternatives.ca)
 

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