Cahiers de Critique Communiste
Le marxisme face au capitalisme contemporain

Le marxisme face au capitalisme contemporain
Ed Syllepse 2004 120 pages, 7 euros.

Pour l’instant il est sorti quatre Cahiers de Critique Communiste :  Le Marxisme face au capitalisme contemporain, Marx et l’appropriation sociale, Marxisme et impérialisme, et Marxisme et Démocratie. La série vise à revisiter, avec ces recueils d’articles, tous les grands concepts et débats du marxisme.

Dans Le marxisme face au capitalisme contemporain, des auteurs tels que Michel Husson (économiste), Nicolas Béniès (professeur d’économie dans le supérieur), Henri Wilno (économiste et collaborateur de Critique Communiste) et Thomas Coutrot (économiste) examinent chacun un aspect du capitalisme contemporain. Le livre qui en  résulte est utile et intéressant.

C’est Michel Husson qui le commence et démonte les « théories » sur la fin du travail, sur le « capitalisme cognitif » et la fin des classes sociales. Il défend l’idée que l’accumulation du capital reste le moteur essentiel de la société actuelle, et que la théorie de la valeur-travail reste indispensable. Sa vulgarisation de la théorie marxiste est excellente et lisible. Il pose la question « La finance permet-elle de s’enrichir en dormant ? » et analyse toutes les fausses théories sur le capitalisme financier. « C’est moins compliqué qu’on ne vous l’a dit » pourrait être le sous-titre de son article. En particulier, les opinions de Toni Negri sur la transformation du travail, très influentes dans certains milieux, sont sévèrement critiquées. Loin de voir « l’émergence d’un nouveau mode de production » nous voyons « le creusement  d’une contradiction absolument classique » entre les classes sociales et l’avancée de la production. La nouveauté du capitalisme post-internet a été largement exagérée.  Quand vous commandez en ligne, il faut quand même un camion pour vous livrer...

Henri Wilno signe un article titré « Exploitation et classes sociales : une boussole imparfaite mais nécessaire ». Il examine entre autres la question des « classes moyennes » et la raison pour laquelle la classe moyenne n’est pas une classe au sens matérialiste. Il explique pourquoi cela a été une erreur de chercher d’autres sujets révolutionnaires que la classe des salariés, et évoque le danger d’un anticapitalisme abstrait qui ne se poserait pas la question de quelle force sociale peut renverser le capitalisme.

L’article de Thomas Coutrot est une réponse à celle de Henri Wilno. Coutrot considère que des catégories mises en avant par Marx telle que celle du « travail productif » et « travail non-productif » ont été insuffisamment pris en compte par Wilno. L’article de Coutrot en général propose un rejet de certains éléments de l’analyse marxiste. Les raisons qu’il donne pour ce rejet sont peu convaincantes. Ainsi il écrit « La quasi-totalité des sociologues qui s’intéressent au sujet ont montré depuis déjà les années 1970 que la lutte directe entre capital et travail n’était plus nécessairement le centre de gravité de la conflictualité sociale ». Mais la sociologie moderne, surgie de l’université capitaliste, n’échappe pas aux besoins de la classe dirigeante de développer des justifications sophistiquées du statu quo !

Plus loin, c’est directement les idées de « la prise de pouvoir » et la « destruction de l’Etat » qui sont rejeteés, bien trop rapidement. Le mouvement altermondialiste, selon Coutrot, sera destiné à remplacer le mouvement ouvrier au centre de la transformation sociale. Nous avons fréquemment argumenté dans cette revue contre ces idées, et nous ne reviendrons pas dessus ici. Il nous paraît particulièrement peu sérieux, pourtant, d’écrire la conclusion suivante : « Espérons que les discussions entre marxistes et avec d’autres écoles de pensée au sein du mouvement altermondialiste permettront d’aller plus loin dans la nécessaire refondation théorique du mouvement d’émancipation humaine ». La théorie basée sur une analyse matérielle de la vie des gens et les rapports entre les classes pourrait-elle être remplacée par des nouvelles idées surgies d’un consensus entre militants ? C’est l’essentiel de la tradition marxiste qui deviendrait inutile.
Xavier Werner  dans sa contribution « Socialisation, capitalisme et socialisme » pointe du doigt la faiblesse de la tradition marxiste en ce qui concerne l’analyse du secteur public, domaine dans lequel la loi de la valeur ne fonctionne pas de la même façon que dans le secteur privé. Il se base sur le contre-exemple de l’Union soviétique pour réclamer qu’on fasse « le deuil d’une utopie de socialisation intégrale et transparente », et que, à la place on essaie de mettre en place au sein du système existant, des « lieux de socialisation ». Il est évident que pour nous qui considérons que l’Union soviétique de Staline à Gorbatchev était un capitalisme d’Etat et pas un socialisme inachevé, les arguments de Werner sur ce point n’ont pas beaucoup de poids. Il explique pourtant clairement les enjeux et les débats dans un style pédagogique.

L’impression générale du livre - abstraction faite des désaccords entre les auteurs sur certains points - est qu’on devrait garder l’analyse marxiste de l’économie, pour informer et mener une lutte des classes toujours nécéssaire, mais qu’on devrait abandonner le marxisme pour l’explication du renversement potentiel du capitalisme et la mise en place d’une nouvelle société, en passant par une phase du pouvoir de la classe ouvrière. Le lecteur sait probablement que tels ne sont pas les choix théoriques de cette revue.

John Mullen (LCR Montreuil)

Home       Accueil