Quinze questions sur la guerre au Kosovo
paru dans Gauche! N°16 (15 avril 1999)
1 - Les bombardements affaiblissent-ils Milosevic ?

Non, ils le renforcent. Rien de mieux que "la patrie en danger" pour exacerber le nationalisme. Les bombardements ont permis à Milosevic d'éliminer tout mouvement démocratique serbe sans protestation : il a notamment interdit la presse serbe indépendante (comme la radio B92). C'est le peuple serbe qui souffre, pas Milosevic.

La politique de l'Etat serbe avant les tueries de l'OTAN n'était pas de vider le Kosovo de ses habitants albanais mais de les dominer quel qu'en soient les moyens (brimades, massacres). Une politique d'exode massif des Kosovars ne correspondait pas aux intérêts de Milosevic. La province du Kosovo était tellement pauvre que les Serbes des autres régions ont refusé de s'installer là. C'est la guerre qui a provoqué une réelle campagne de purification ethnique meurtrière, bien qu'auparavant de nombreuses expulsions aient eu lieu. Les Serbes attaquent et expulsent les Albanais qu'ils considèrent comme des alliés de l'OTAN

2. Est-ce que les puissances occidentales défendent les intérêts des Kosovars ?

Les Kosovars veulent leur indépendance, et nous devons soutenir cette revendication. L'OTAN est contre ! Les accords de Rambouillet, que les dirigeants kosovars ont été contraints de signer sous la pression occidentale, excluaient explicitement la possibilité de l'indépendance du Kosovo et prévoyaient le désarmement de son armée, I'UCK.

Mais surtout, les Serbes du Kosovo, assistant aux bombardements aveugles de leur pays et de leurs familles, ont resserré les rangs derrière Milosevic. Les éléments les plus réactionnaires ont pu procéder à une purification ethnique devenue systématique, presque sans opposition (même s'il y a d'innombrables histoires de Serbes qui ont tenté de protéger des Albanais). L'OTAN savait que cela se produirait, mais défendre les Kosovars est vraiment le dernier de ses soucis.

3 - Est-ce que l'OTAN ne vise que des cibles militaires?

Un général de l'OTAN a déclaré "I'OTAN détruira tout ce à quoi Milosevic attache un prix". Ils ne feignent même plus de ne viser que des cibles militaires. Désormais, les cibles comprennent les lieux de vie et de travail des Serbes ordinaires. Depuis la deuxième semaine des bombardements, ils se concentrent de plus en plus sur les grandes villes de Belgrade et de Pristina.

Les cibles vont des ports, des raffineries, des centrales hydrauliques, des oléoducs, aux bureaux du Ministère de l'Intérieur en plein centre de Belgrade . Qaund on sait qu'une bombe peut endommager des bâtiments dans un rayon de 300 mètres...

Début avril, I'OTAN a déclaré que les installations de la télévision serbe feraient désormais partie des cibles. Selon France-info, un médecin de Belgrade rapporte que les hôpitaux de la ville ne peuvent plus assurer que trente pour cent des opérations.

 La plupart des cibles restent secrètes, même après les bombardements. Ce n'est certainement pas pour des raisons militaires, mais pour des raisons politiques.

4 - Qui est victime des bombes?

II est certain que la classe dirigeante serbe est à l'abri. C'est la population serbe et les réfugiés kosovars qui en sont les victimes.

Les dirigeants de l'OTAN n'ont pas pu cacher le massacre de dizaines de personnes dans un convoi de réfugiés le 14 avril (à moitié reconnu par l'OTAN après 24 heures de mensonges). Des centaines d'autres civils ont trouvé la mort.

Le 30 mars, CARE, une organisation humanitaire a confirmé qu'il y avait eu au moins neuf réfugiés tués lorsque" des habitations près d'un centre de réfugiés avaient été frappées par les bombes de l'OTAN. Quelques jours plus tard, huit personnes ont été tuées à Nis, quand les avions ont frappé des habitations de réfugiés. II s'agissait de Serbes qui avaient dû fuir la Bosnie pendant la guerre récente. Un autre missile est tombé sur un quartier résidentiel de la ville d'Aleksinac, faisant cinq morts et trente blessés. L'OTAN a reconnu ces faits.

Certaines bombes se sont carrément égarées et sont tombées sur la Macédoine! Un missile est tombé dans le Elov Dol, en Bulgarie. Deux missiles ont explosé près de la capitale de l'Albanie, Tirana.

5 - Les puissances occidentales s'occupent-elles des réfugiés?

La situation des réfugiés a déclenché une campagne humanitaire massive. Heureusement, car les gouvernements trouvent les ressources pour la guerre, mais peu pour l'aide. Plusieurs personnes sont mortes de faim, quinze jours après le début des bombardements, alors que l'OTAN connaissait parfaitement la situation dramatique des réfugiés.

Au début, la France refusait même d'accueillir des réfugiés! Tous les Etats belligérants réunis n'en accepteront que quelques milliers. Et ceci, malgré le fait que 300 000 familles françaises se soient déclarées prêtes à accueillir des réfugiés chez elles. Les Américains proposent même de faire camper des réfugiés dans une base militaire à Cuba (!).

6 - L'OTAN agit-elle au nom de la "communauté internationale"?

Absolument pas. La Grèce, la Russie, la Chine et l'Inde entre autres, s'opposent aux bombardements. L'ONU ne s'est pas exprimée. Pendant les bombardements de ['Iraq, et les sanctions qui ont tué des dizaines de milliers d'Irakiens, on n'entendait parler que de l'ONU, " force pour la paix " etc. . . Mais dès que son conseil de sécurité (déjà loin d'être une instance démocratique) ne veut pas voter la guerre, il est ignoré dans un cynisme complet. Le vrai rôle des misérables marionnettes de l'ONU est dévoilé: pas la moindre protestation de la part de sa direction!

7. L'OTAN défend-elle les droits des minorités ethniques?

C'est un mensonge éhonté. Nos dirigeants bombardent la Serbie et dans le même temps ils arment le gouvernement turc qui a tué 30 000 Kurdes et forcé trois millions de personnes à quitter leurs villages. Par ailleurs la Turquie est membre de l'OTAN! Les Etats-Unis ont aidé à organiser le rapt du dirigeant kurde, Abdullah Ocalan. Les Kurdes en sont réduits à des tentatives déséspérées pour faire avancer leur cause (immolation par le feu et attentats suicides contre des dirigeants militaires turcs), pendant que l'OTAN lâche ses bombes sur la Serbie.

Le gouvemement indonésien, qui continue à commettre des horreurs au Timor Oriental n'est même pas critiqué. Le 8 avril dernier, des milices gouvernementales ont massacré 25 personnes dans une église à Liquica au Timor Oriental. Aucune réaction de nos dirigeants.

8.Les Serbes soutiennent-ils tous Milosevic?

Pas du tout. Par deux fois durant cette décennie, il y a eu des mouvements de masse contre Milosevic. En 1991, 700 000 travailleurs ont fait grève, et Milosevic a envoyé des chars contre eux. Puis, de novembre 1996 à février 1997, d'imposantes manifestations ayant regroupé des centaines de milliers de citoyens serbes avaient laissé croire à une chute possible du régime autoritaire de Milosevic. Mais les mêmes groupes de musique qui se mobilisaient contre Milosevic en 1996, organisent aujourd'hui les concerts quotidiens pour protester contre l'OTAN. Les jeunes qui accrochent des cibles en papier à leur veste et passent la nuit sur les ponts de Belgrade sont les mêmes qui manifestaient contre Milosevic il y a trois ans.

9. Est-ce que les Serbes ont tonjours été derrière les purifications ethniques dans la région?

Non. Il ne faut pas oublier que la plus grande action de purification ethnique organisée en Bosnie fut la déportation massive des Serbes de Krajina. Au lieu de bombarder la Croatie qui organisait l'opération, les Etats-Unis fournissaient une aide logistique à Tudjman, le dirigeant croate ultranationaliste et antisémite. Il est évident que personne à gauche ne peut soutenir l'offensive sanglante de Milosevic au Kosovo. Mais dépeindre les Serbes comme un peuple sanguinaire ne permet certainement pas de mieux comprendre la situation.

10. Les Serbes et les Albanais peuvent-ils cohabiter ?

Dans les décennies d'après-guerre, la cohabitation se passait relativement bien. L'effondrement économique et politique de la Yougoslavie et la montée des opportunistes comme Milosevic ont rendu la situation beaucoup plus difficile. Maintenant, les bombardements ont enterré pour des décennies toute possibilité de cohabitation pacifique. La polarisation politique extrême, les exactions des forces serbes et les Serbes morts sous les bombes, fait disparaître la possibilité d'une vie pacifique.

11. Est-ce que Milosevic est un "nouvel Hitler"?

Milosevic, évidemment, est un ultranationaliste qui représente le contraire de tous les idéaux progressistes. Mais la comparaison avec Hitler est ridicule. Hitler fut le dirigeant de la deuxième puissance industrielle du monde lorsqu'il a écrasé le mouvement ouvrier et pris le pouvoir en 1933. La Serbie est un petit pays qui a un PNB plus petit que celui de la Tunisie. Hitler avait le pouvoir militaire de menacer tout autre Etat. La Serbie n'a même pas pu obtenir une victoire totale contre la Croatie et la Bosnie.

Le régime de la Serbie n'était pas plus répressif que celui de certains proches alliés de l'Occident. L'opposition existe. Le président du Monténégro a été élu contre le candidat soutenu par Milosevic.

En 1995, Richard Holbrooke, chef de l'équipe des négociateurs américains sur la Bosnie, a déclaré: "Milosevic est un homme avec qui on peut travailler, un homme qui reconnait les réalités de la vie en exYougoslavie". ~

Dans son intervention au parlement, le 26 mars, Lionel Jospin a déclaré: "ce conflit a déjà fait près de deux mille morts". C'est horrible, mais ceci est sans proportion avec les six millions de morts dans les camps nazis.

12. Une intervention au sol pourrait-elle améliorer la situation?

Une intervention au sol serait une catastrophe. On verrait deux armées modernes qui se battraient pour chaque pouce de terrain, détruisant tout. II y aurait de très nombreuses victimes de tous les côtés. Une telle guerre pourrait durer des années, et rendrait impossible le retour des réfugiés chez eux.

De plus, une telle guerre pourrait enflammer la région. Les Serbes de la Macedoine pourraient rejoindre le combat, et toute la région des Balkans pourrait s'embraser.

13. Où est l'ennemi principal?

La guerre dans les Balkans oppose deux forces dévastatrices. L'une, Milosevic, suit une politique ignoble, mais ne peut l'appliquer que sur une région limitée. L'autre, les Etats-Unis (avec ses serviteurs européens) peut organiser le même type d'horreur, mais sur une échelle mondiale. Des centaines de milliers de morts depuis 1945 en Amérique centrale, en Asie témoignent de ses crimes. Aujourd'hui, c'est l'ordre économique défendu par les Etats-Unis qui provoque misères, famines et guerres à travers le monde.

15. Quelle est l'alternative?

Une petite fraction de l'argent dépensé pour la guerre aurait permis de reconstruire l'économie yougoslave, dont l'effondrement a poussé les Serbes à chercher des boucs émissaires. Selon le Pentagone, cette guerre coûte entre 400 et 500 millions de francs par jour aux seuls USA.

Les Etats-Unis ont 21 bombardiers B2. L'argent dépensé pour ces avions pourrait fournir la nourriture et les médicaments à tous ceux qui souffrent de faim dans le monde pendant deux ans, Cela permettrait de sauver la vie des 30 000 enfants qui meurent CHAQUE JOUR à cause de la malnutrition.

Dans l'immédiat, aucune solution politique ne peut avancer sans que les bombardements ne cessent. Chaque jour de bombardement, chaque mort dans la guerre, renforcent la polarisation et la haine entre les peuples.

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