Interview :
Le mouvement antiguerre aux Etats-Unis

Paru dans Socialisme International N° 14, 1er trimestre 2006

Geoff Bailey est membre de l’ISO (International Socialist Organization) à New York. Son cousin est membre de l’US Navy. Il est très impliqué dans le mouvement antiguerre.

S.I. Comment s’est passée la manifestation antiguerre du 24 septembre dernier?

La manifestation a été incroyable. C'était la première manifestation nationale axée exclusivement sur le refus de la guerre, depuis qu'elle a commencé. Les grandes manifestations contre la Convention nationale républicaine en 2004 étaient dirigées contre Bush et se focalisaient sur les élections. La participation a dépassé toutes les attentes avec plus de 250personnes. J'ai rencontré des gens de tout le pays, dont beaucoup avaient roulé plus de 20 heures pour venir. D'autres étaient venus dans les bus affrétés au départ des autres grandes villes.

Globalement, la manifestation a été une démonstration du déclin général du soutien à la guerre et aux politiques de l’administration Bush. L’année dernière, l’opposition à la guerre a dépassé les 50% pour la première fois depuis mars 2003. Aujourd’hui, la plupart des sondages les plus dignes de foi montrent que plus de 60% des Américains croient que la guerre en Irak était une erreur, et que plus de 50% sont en faveur d’un retrait immédiat. L’Irak reste l’épine dans le pied de l’administration Bush. Mais, ces derniers mois, cette tendance a été renforcée par la meurtrière absence de réponse de l’administration Bush aux dégâts causés par l’ouragan Katrina, ainsi que par une série de scandales politiques impliquant l’ancien dirigeant de la majorité républicaine, Tom DeLay, et le conseiller présidentiel Karl Rove.

Ce qui était particulièrement enthousiasmant dans cette manifestation était de voir la manière dont les gens faisaient la connexion entre ces questions. Nous avons manifesté aux côtés d’une jeune femme noire portant un panneau où l’on pouvait lire: «Irakien ne m’a jamais laissée mourir sur un toit.» C’était un puissant écho de la fameuse déclaration de Mohammad Ali contre la guerre du Vietnam: «Vietnamese ever called me a nigger.» («Vietnamien ne m’a jamais appelé nègre.»)

S.I. Peux-tu nous décrire brièvement l’histoire et l’état présent du mouvement antiguerre aux États-Unis?

Le mouvement antiguerre aux USA a surgi durant les mois précédant la guerre. Plus d’un million de personnes ont manifesté le 15 février 2003. Très vite ont émergé des organisations de militaires et de familles de militaires opposés à la guerre en Irak. Les manifestations de masse et la participation des militaires au mouvement sont deux éléments qui avaient demandé des années pour se développer durant la guerre du Vietnam. Mais le commencement de cette guerre et la mise en place de l’occupation se sont révélés des moments très difficiles pour le mouvement.

D’abord, je crois que beaucoup de gens, en particulier ceux qui s’engageaient pour la première fois (des dizaines de milliers de personnes), étaient absolument convaincus que la guerre était tout simplement une erreur et que l’importance de la manifestation du 15 février empêcherait qu’elle ne démarre. Quand la guerre a commencé malgré les mobilisations – que Bush présentait comme le fait d’un groupe très minoritaire –, beaucoup se sont mis à douter de leur efficacité.

Ensuite, le début de l’occupation a conduit à une crise politique dans le mouvement antiguerre, alors qu’il avait été uni dans son opposition à la guerre. Soudainement un débat majeur est apparu entre ceux qui continuaient à réclamer le retrait immédiat des forces US et ceux qui considéraient que, maintenant que les USA occupaient l’Irak, ils avaient la responsabilité de développer le pays et de le défendre contre les forces des fondamentalistes musulmans. Une caricature de la résistance irakienne, qui la présentait comme composée avant tout de fondamentalistes fanatiques, a été utilisée par des sections du mouvement antiguerre pour défendre le maintien des troupes en Irak.

Ces deux facteurs conjugués ont contribué à détourner le mouvement antiguerre des mobilisations et à l’orienter vers la politique intérieure pré-electorale. De plus en plus, le soutien au parti démocrate pour les élections de 2004 apparaissait comme la manière la plus«éaliste» de vaincre Bush. Cela a commencé par le soutien à ces candidats qui s’étaient ouvertement engagés contre la guerre, comme Dennis Kucinich et Howard Dean, mais s’est terminé avec le soutien apporté au candidat proguerre, John Kerry. Le résultat est qu’il n’y a pas eu de réponse nationale contre les assauts sur Fallouja ou encore le terrifiant scandale des tortures à Abu Ghraib. Le mouvement antiguerre s’est complètement démobilisé durant la course aux élections et, quand la stratégie «réaliste» a échoué dans son but déclaré de démettre Bush, il a connu une crise majeure.

C’est seulement ces derniers mois que nous avons commencé à constater un renouveau du mouvement antiguerre. Le sentiment public d’opposition la guerre a continué à évoluer et cela commence à se ressentir dans le mouvement. Nous avons vu la position courageuse prise par Cindy Sheehan, dont le fils a été tué en Irak. Quand Cindy a commencé à camper à l’extérieur du ranch de Georges Bush au Texas, beaucoup de personnes y ont vu une possibilité de relancer le mouvement. Des milliers de gens ont fait le déplacement à Crawford, Texas, pour rejoindre son campement, et une foule encore plus nombreuse a assisté aux meetings en faveur de Cindy. Ces derniers mois, nous avons aussi vu l’extension d’un mouvement national contre les opérations de recrutement militaire dans les écoles. Des décisions ont été prises contre cette pratique dans plusieurs districts scolaires, et une série de confrontations directes entre étudiants et recruteurs ont eu lieu. L’armée, faisant face à une pénurie massive de recrues en raison de l’impopularité de la guerre, est contrainte de faire pression sur les écoles pour mettre fin au mouvement de contestation. Dans une mobilisation pacifique récente à l’université publique de Holyoke, organisée par Campus Antiwar Movement (Mouvement antiguerre sur les campus), des étudiants ont été gazés par la sécurité du campus et l’un d’eux a été menacé d’expulsion.

Mais je crois que ces mobilisations montrent la voie pour un mouvement antiguerre plus large, alors que nous commençons à rebondir et à aller de l’avant.

S.I. Quelles sont les organisations politiques présentes les plus influentes et quel est leur rôle?

Le mouvement antiguerre au niveau national est largement divisé entre les coalitions United For Peace And Justice (UFPJ) et Act Now to Stop War and End Racism (ANSWER). UFPJ inclut un large spectre d’organisations, mais des organisations progressistes et le parti communiste dominent largement sa direction. Elle a organisé quelques-unes des plus grandes manifestations contre la guerre, mais ses orientations reflètent largement celles de sa direction. Elle s’est orientée très fortement vers un lobbying des élus du parti démocrate et a été très réticente à soulever les questions concernant le racisme anti-arabe, et la Palestine en particulier. La marche du 24 septembre a failli se diviser parce que l’UFPJ refusait d’ajouter la fin de l’occupation de la Palestine aux revendications. Si bien qu’il n’y a pratiquement pas de participation des organisations arabes ou musulmanes dans la coalition, ce qui reste une faiblesse générale du mouvement américain.

La coalition ANSWER inclut des organisations plus radicales, beaucoup étant de tradition nationaliste radicale ou stalinienne Elle a très fermement pris position contre l’occupation de la Palestine et met au centre de son action son opposition au traitement des Arabes et musulmans comme boucs émissaires.

Beaucoup des critiques adressées à ANSWER visent le manque de démocratie dans la coalition et ses rapports aux autres forces du mouvement antiguerre. Beaucoup de ces critiques sont justifiées, mais elles servent souvent à masquer des attaques contre les positions politiques d’ANSWER, et l’UFPJ n’est pas beaucoup plus démocratique qu'ANSWER. Dans les deux coalitions, les décisions sont prises par les directions nationales avec peu de prise en compte des organisations locales, et dans aucune des deux il n'y a de sections locales démocratiques que les gens puissent joindre. Résultat, le mouvement antiguerre national opère très largement sans avoir consulté la plupart des militants locaux. Il lui reste encore à s'enraciner dans les communautés locales, particulièrement celles de couleur ainsi que dans la communauté arabe et musulmane.

S.I. Quel est le degré d’implication des familles de soldats? Quelles sont les possibilités et les difficultés – pour les deux groupes – de travailler entre familles de militaires et révolutionnaires?
 

La plus large organisation de familles de soldats contre l’occupation, Military Families Speak Out (MFSO) a énormément grandi l’année passée. Elle compte actuellement plus de 2 400 familles. Cette croissance est due à l’opposition grandissante à la guerre et aux tensions croissantes dans l’armée. Beaucoup de familles ont rejoint MFSO en raison d’une opposition générale à la guerre et à l’occupation en Irak. D’autres l’ont ralliée pour des raisons plus immédiates. Les familles restent à la maison et s’inquiètent pour leurs proches, sachant qu’ils sont envoyés au combat dans des véhicules insuffisamment blindés. Finalement, le mouvement des familles de militaires regroupe un large échantillon des opposants à la guerre; depuis des familles conservatrices qui se mobilisent parce que cette guerre est mauvaise jusqu'à celles qui ont tiré des conclusions plus radicales. Bien évidemment, cela n’est pas un processus statique: des familles tendent à se radicaliser lorsqu’elles sont exposées à de nouvelles idées au sein du mouvement. C’est l’une des vraies forces du mouvement, il représente un large spectre des familles de militaires opposées à la guerre. Cela présente aussi de réels défis.
Les révolutionnaires ont un rôle extrêmement important pour faciliter la radicalisation qui est déjà en train de s’opérer dans le mouvement des familles de militaires. Les idées politiques et les analyses que les révolutionnaires peuvent apporter sont essentielles pour les défis auxquels le mouvement fait face.

L’enjeu, comme dans tout autre mouvement, est de créer un espace pour le débat et le développement d’idées plus radicales, tout en continuant à insister sur ces choses, même limitées, qui nous unissent: opposition à l’occupation, retrait des troupes, soutien aux soldats quand ils reviennent.

Mais il y a un ensemble de questions auxquelles le mouvement va devoir faire face dans son développement. Qui a le pouvoir de mettre fin à l’occupation? Quelle est notre relation au parti démocrate? Comment pouvons-nous construire un mouvement plus multiracial? Est-ce que le peuple irakien a le droit de gouverner son propre pays, quel que soit le gouvernement qu’il se choisit? Est-ce qu’il a le droit de résister à la fois pacifiquement et militairement? Ce ne sont pas des questions abstraites, mais des questions auxquelles le mouvement doit répondre s’il veut aller de l’avant. Les révolutionnaires peuvent et doivent contribuer au débat sur ces questions.

S.I. Le mouvement antiguerre permet-il à certains de tirer des conclusions plus largement radicales, et même de devenir révolutionnaires?

Il n’y a aucun doute que beaucoup sont en train d’en tirer des conclusions plus radicales et d’en en arriver à une opposition plus généralisée à ce qui apparaît, de plus en plus, comme une inégalité systématique dans notre société. Cela vient en partie de la ténacité avec laquelle Bush a mené un assaut général contre les travailleurs dans ce pays. Il a été beaucoup plus facile de voir les connexions entre la guerre, le racisme, et la pauvreté après que vous avez vu la manière dont les résidents de La Nouvelle-Orléans, qui sont dans leur grande majorité noirs et pauvres, ont été abandonnés à la mort après l’ouragan. Il est plus facile de comprendre pourquoi les Irakiens sont en train de combattre les soldats américains après que vous avez vu des tanks dans les rues de votre cité, et assisté aux conséquences meurtrières des politiques de tir-à-vue. Beaucoup de gens sont maintenant ouverts à des discussions sur l’impasse du capitalisme et l’alternative à ce système. Cependant, il y a une question que l’on a écartée et qui plane au-dessus de tout le mouvement antiguerre. La majorité des militants ont vu  dans la réélection de Bush non la preuve de ce qui arrive quand on sacrifie sa voix indépendante pour soutenir des candidats proguerre, mais la confirmation de ce que les Américains seraient trop conservateurs. Ils en ont tiré la conclusion que nous avions besoin de modérer notre discours pour attirer des électeurs conservateurs et que nous devions réduire au silence les opinions les plus radicales.

Maintenant, je crois que les derniers mois ont montré que cette idée avait la tête en bas. Il y a des millions de gens dans ce pays qui cherchent une alternative à la guerre, au racisme, et à la pauvreté, et ce sont précisément ces gens que le mouvement antiguerre cherche à atteindre, à impliquer et à développer comme de nouveaux cadres. Une claire critique des connexions entre l’impérialisme, l’oppression et la pauvreté ne pourra que renforcer le mouvement antiguerre.

S.I. Est-ce qu’une résistance est possible pour les soldats dans l’armée?

Il y a déjà une résistance parmi les soldats. Cependant, je tiens toujours à préciser aux gens que la résistance dans l’armée se paye au prix fort. Camilo Mejia, le premier soldat qui a refusé de repartir en Irak, a été condamné à un an de prison pour sa position courageuse. Le sergent Kevin Benderman a été condamné à 15 mois d’isolement. Le sous-officier Pablo Paredes, qui a organisé une campagne de soutien national autour de son cas, a été reconnu coupable et condamné à trois mois de travaux forcés. Ce qui est enthousiasmant, c’est que, en dépit des dangers, les soldats continuent à résister. Des campagnes nationales ont été organisées autour des cas de soldats qui ont refusé de repartir en Irak. Les journaux antiguerre comme GI Special et Travelling Soldiers ont gagné une audience impressionnante. En octobre 2004, la 343e compagnie d'intendance a refusé de livrer de l'essence aux véhicules qui n'étaient pas suffisamment blindés. Inquiète à l'idée que cet exemple de désobéissance collective ne fasse tache d'huile, l'armée a mis l'affaire sous le boisseau et a condamné les soldats incriminés à des peines relativement légères. L'un des développements les plus prometteurs a été la croissance de Irak Veterans Against the War (IVAW), qui a aujourd'hui des centaines de membres.

Donc nous sommes encore au tout début d’une résistance organisée chez les soldats, mais il y a des raisons d’être optimiste. Pourtant, étant donné les circonstances, il est impératif que le mouvement antiguerre croisse aux USA et internationalement. C’est seulement en construisant un mouvement fort à l’arrière que les soldats auront la confiance pour se lever en nombre contre la guerre.

S.I. Peut-on comparer ce mouvement au mouvement contre la guerre du Vietnam?

Sous certains aspects, le mouvement actuel se développe beaucoup plus rapidement que le mouvement contre la guerre du Vietnam. La taille des manifestations actuelles dépasse de loin la taille des manifestations dans les premières années de la guerre du Vietnam. Et le mouvement antiguerre parmi les soldats et les vétérans, et dans les syndicats s’était développé plutôt tard contre la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, des groupes comme IVAW, MFSO, et US Labor Against the War sont aux avant-postes. La différence est que cette guerre vient sur les talons d’une guerre de classe de 30 années, menée contre les travailleurs américains.

Cependant, le mouvement des années 1960 avait plus de continuité et une meilleure organisation que celui d’aujourd’hui. Des groupes comme Students for a Democratic Society (SDS) et le Student Non-Violent Coordinating Committee (SNCC) impliquaient de très nombreux nouveaux militants radicaux et fournissaient une continuité entre les différents acteurs des mouvements sociaux. Beaucoup, dans la direction radicale de la fin des années 1960, provenaient de ces organisations. Aujourd’hui, la gauche est beaucoup plus faible. Les traditions antiraciste et anti-impérialiste qui prévalaient à la suite des mouvements de ces années-là ont été sévèrement affaiblies. À bien des égards, nous sommes en train de construire une nouvelle gauche à partir de zéro.

S.I. Quelles sont les perspectives maintenant pour le mouvement antiguerre? Est-il possible d’être optimiste?

Il y a beaucoup de raisons d’être optimiste. L’opposition à Bush et à l’occupation croît à un rythme incroyable. Je crois que des millions de gens rejoindraient le mouvement antiguerre si nous étions enracinés dans leurs communautés respectives. Il y a aussi une opposition croissante parmi les soldats et les familles de militaires, que le mouvement antiguerre doit encourager et aider à organiser. Le mouvement contre le recrutement militaire croît et explosera si l’administration est forcée de rétablir la conscription. Il y a toutes les raisons de croire que le renouveau actuel du mouvement va continuer.

Toutefois, il y a des questions politiques auxquelles le mouvement ne répond pas. La question du retrait immédiat doit être clarifiée. Nous devons gagner les gens à l’idée que les USA sont la cause du chaos en Irak, et non la solution. Nous devons gagner les gens à l’idée que les Irakiens ont un droit fondamental à l’autodétermination. Ce n’est pas aussi difficile que le croient certains dans le mouvement antiguerre. Nous vivons après tout dans un pays qui a été fondé grâce à une guerre de guérilla dirigée contre une puissance coloniale. Mais c’est une discussion qui doit avoir lieu. La relation du mouvement antiguerre au parti démocrate doit être rompue. Continuer à soutenir un parti qui approuve l’occupation ne peut que paralyser le mouvement. Pour chaque élection, nous connaîtrons une crise pareille à celle que nous avons connue pour les élections de 2004. Enfin, le mouvement antiguerre doit sérieusement débattre des moyens d’intégrer les communautés arabes et musulmanes. Il doit se concentrer sur l’opposition au racisme anti-arabe et anti-musulman et affronter la question de la Palestine. La Palestine n’est pas une simple excroissance dans les objectifs impérialistes des USA. Elle est centrale dans leur système de domination de la première région productrice de pétrole au monde.

Les perspectives pour les révolutionnaires sont d’élargir et d’approfondir les organisations du mouvement antiguerre, tout en se battant pour y construire un courant anti-impérialiste plus fort.

Propose recueillis par John Mullen

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