La plus grande classe ouvrière du monde

 Lorsqu'on nous montre les Etats-Unis des années 1990, nous avons droit aux Golden Boys du «American Dream», jouant la bourse pour des milliards, et les drogués délinquants du ghetto. Pour assurer une vision équilibrée, on rajoute parfois des fermiers conservateurs du Middle West.  Ceux qui sont, en permanence, exclue de cette vision populaire des Etats Unis sont les travailleurs, et avant tout les travailleurs en lutte.  Les Etats Unis seraient l'exemple type de la société post-industrielle, où la pauvreté existerait pour une minorité, mais la lutte de classe aurait disparu à toujours.

 En fait, la classe ouvrière des Etats-unis est la plus grande du monde. 12,4 millions d'ouvriers qualifiés, 6,8 millions d'employés de vente, 10,7 millions d'ouvriers spécialisés, 3,5 millions de travailleurs dans les transports, 5,9 millions de manoeuvres, 14,6 millions d'employés dans les services. Dans une usine ou dans un bureau, ces millions sont dominés et exploités par les forces du profit.

 Si c'était vrai que cette classe ne pouvait pas se battre, ne pouvait pas développer une conscience de classe, la perspective d'une révolution socialiste mondiale serait effectivement très improbable.

LUTTES CONTINUELLES

 Mais la réalité est tout autre. Des luttes continuelles éclatent entre employés et employeurs aux Etats-Unis comme dans les autres pays. Cette année nous avons déjà vu, parmi bien d'autres, la grève des camionneurs employés par le journal New York Times, une grande grève dans l'automobile à Caterpillar de 12 000 ouvriers, avec piquets de grève solides et actions de solidarité de la part d'autres salariés.

 Ces deux grèves finirent par des compromis, mais d'autres ont gagné. Les patrons de la sidérurgie firent un lockout en 1990, puis licencièrent 2 000 ouvriers. Une grève de 18 mois gagna la réintégration de tous. Pendant toute la période de la grève, seuls 17 ouvriers ont repris le travail, malgré des privations très dures.

 Une série de grèves récentes ont visé à défendre le droit à une assurance de santé payée par l'employeur, une nécessité absolue dans la société libérale américaine.

DE NOUVEAUX SECTEURS EN LUTTE

 Des groupes de salariés qui n'ont pas la réputation d'être militants ont aussi rejoint des grèves pour de meilleurs salaires.

 Des portiers à Los Angeles ont fait une grève réussie en 1990, qui a inspiré cette année une grève des intérimaires de la construction, des groupes considérés comme «difficiles à organiser». Ces employés, souvent classés par les sociologues comme faisant partie d'une «sous-classe», incapable d'être autre chose qu'une victime des inégalités.

 Des salariés cols blancs qu'on nous a dit font partie des «classes moyennes» ont également fait preuve d'une capacité de combativité. A Chicago, les grèves des professeurs et des instituteurs ont éclaté en avril dernier, malgré le fait que les grèves de ces salariés sont illégales. Même une intervention de la justice ne réussit pas à briser la grève : 95% des grévistes refusèrent de suivre l'arrêté de la cour. Des travailleurs dans la construction, qui travaillaient sur un site à côté d'un des lycées ont fait grève de solidarité.

 En Californie, des travailleurs, face à des licenciements suit à un projet de délocalisation au Mexique, rencontrèrent cette année les travailleurs mexicains dans l'usine où allait être transféré la production et rédigèrent une liste commune de revendications

POTENTIEL GASPILLE

 Il n'y a là que quelques exemples, sélectionnés au hasard. Aux Etats Unis, comme ailleurs, les travailleurs sont capables de se battre et de montrer un niveau de solidarité très impressionnante. Et il y a une longue tradition de solidarité de classe, absente de l'image officielle de l'Oncle Sam.

 Mais cette combativité potentielle n'apparaît que rarement. D'ailleurs, depuis le début des années 80, il y a eu un recul très fort des luttes des travailleurs. Le taux de syndicalisation a chuté de 1980 à 1990 de 23% à 16%. La peur du chômage de la part des travailleurs a rendu plus difficile le combat. Le recul des luttes a donné une confiance inouïe aux patrons et aux gouvernements étatiques. Des séries de lois anti-syndicales ont été imposées (marrant pour des gouvernements qui réclament le «désengagement de l'Etat dans l'économie.»!) Les patrons dans le secteur privé ont souvent réussi à expulser complètement les syndicats des lieux de travail, et ont souvent réagi des grèves par le licenciement de tous les grévistes. Et ce qui a été fait dans le secteur privé dans les années 1980 est préparé pour le secteur public dans les années 1990.

 Et la bureaucratie à la tête des syndicats a collaboré de façon honteuse avec les offensives patronales. A tour de bras, des accords de «givebacks» (réductions de salaires) et de licenciements furent négociés par les dirigeants syndicaux et ce furent ces derniers qui les vendaient aux salariés. Ils ont dit que ces concessions étaient nécessaire pour rendre concurrentielles l'entreprise «dans l'intérêt de tous». Bien sûr, les patrons ont accueilli ces cadeaux avec joie et cela ne les a aucunement empêché d'imposer de nouveaux licenciements un ou deux ans plus tard.

 La direction des syndicats américains est un des facteurs clé pour expliquer la faiblesse relative du mouvement ouvrier. Des grand syndicats comme les Teamsters ont été dominé par des gangsters - deux ont été récemment inculpé de vol des fonds syndicaux.

 Le potentiel de combat des salariés américains a souvent été gaspillé. Mais les jeux sont loins d'être joués définitivement. La récession qui frappe les Etats Unis, et les licenciements de masses pourrait amener une réaction qui déborderait la direction pourri et remettrait à l'ordre du jour un avenir différent pour les travailleurs américains.
John Mullen

Cet article est paru dans Socialisme International (première série) en 1992

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