Les mensonges de l'ennemi

Cette critique de livre est paru en 1994 dans le journal Socialisme International

La Révolution russe
Richard Pipes
880 pages
Editeur : Presses Universitaires de France - PUF (1993)
Collection : Connaissance de l'Est
 
     Il n'est pas suffisant pour nos dirigeants de tenter de nous convaincre qu'une prise de pouvoir par les travailleurs mènerait inévitablement à la dictature. Ils veulent nous convaincre qu'une révolution ouvrière est en soi inconcevable et impossible. La Révolution russe leur pose donc un grave problème.
Une des solutions est de faire semblant que la révolution russe n'a pas eu lieu du tout. C'est ce qu'essaie de faire Richard Pipes dans son nouvel ouvrage, édité en tête de la nouvelle collection Connaissance de l'Est chez un des éditeurs les plus prestigieux de France, et accueillie de forts applaudissements dans Le Monde des livres comme "magistral et convaincant".
     La thèse centrale du livre est que, depuis 70 ans, les historiens ont eu peur de révéler la vraie nature du communisme, et que lui-même est le premier à rédiger une histoire objective.
     En effet, l'histoire est nouvelle. Pipes jette a la poubelle une très grande partie des historiens précédents de la révolution russe, sans même évoquer leur nom, beaucoup moins polémiquer avec leur conception de la révolution. Ainsi, les grands historiens universitaires qui ont écrit sur la révolution (Deutscher, Carr...) sont intégralement ignores, ainsi que des dizaines de témoins et analystes contemporains (Reed, Zetkin, Ana Larina Boukharina, Rosmer, Serge,  Balabanoff, Schliapnikov, Badayev...)
     Ces auteurs ne sont pas éjectés du débat dans l'intérêt d'une quelconque objectivité, mais parce que d'autres points de vue gêneraient la "démonstration" de la thèse centrale de Pipes : que la révolution russe était un coup d'Etat causé par les défauts psychologiques et le soif de pouvoir de Lénine.
     Ainsi il nous met en place une démonologie en bonne et due forme : d'un cote des héros mal compris : le tsar Nicolas III ("dans le fond un brave homme... calme et timide, écœuré par les ambitions des hommes politiques") ou Kornilov, le fasciste qui tenta un coup d'Etat en août 1917, peu avant la révolution d'octobre (un homme qui "aime la liberté, mais pour lui la Russie vient en premier et la liberté en second."), et de l'autre Lénine, véritable monstre celui-ci, dont "L'élan politique ... resta toujours gouverné par la seule haine... sa version du socialisme consista dès le début en une doctrine de la destruction."
     La vision de Lénine donnée par Pipes ne tient pas un instant devant une lecture des témoignages de l'époque, ni des œuvres de Lénine, (par ailleurs extrêmement peu citées dans ce livre). A titre d'exemple, Pipes prétend que Lénine était "par essence incapable du moindre compromis". Mais Lénine a écrit un livre entier (Une maladie infantile : le communisme "de gauche") afin de contester les arguments des révolutionnaires qui refusent systématiquement tout compromis. Dans ce livre, il écrit  "rejeter par principe les compromis ... est infantile... il y a des types différents de compromis. Il faut savoir analyser et comprendre les conditions matérielles de chacune."
     Ce n'est qu'un exemple. Les contresens, incompréhensions et mensonges se comptent par centaines dans ce livre. Ainsi selon Pipes, Trotsky ne pouvait pas remplacer Lénine car il était Juif, et les russes par nature antisémites (n'empêche qu'il a été élu en 1905 président du soviet de Petrograd).

ANTI-HISTOIRE
     Ce ne serait pas si grave, s'il ne s'agissait que de la diffamation d'individus. Mais Pipes n'est pas seulement antimarxiste. Il est anti- histoire : l'histoire chez lui se réduit en une lutte entre personnes. Incapable de comprendre les différences politiques entre les menchéviques (qui soutinrent la première guerre mondiale) et les bolchéviques (qui s'y opposèrent), il cherche à démontrer qu'il y a eu scission entre les deux parce que Lénine n'aimait pas les chefs de l'autre tendance. Toute idée que les forces politiques qui agissent pour changer ou préserver un ordre social sont un reflet des conflits matériaux entre classes sociales aux intérêts opposés est écartée d'un revers de main.

     Et avant tout il affiche un mépris profond pour les travailleurs et les opprimés en général. La mort de 89 000 russes en Mandchourie à cause des ambitions coloniales du tsar mérite une phrase dans le livre. Les 1.3 million de morts  et 5 millions de blessés (parmi les seuls russes) dans la première guerre mondiale prend un paragraphe, le "meurtre de la famille impériale" du tsar couvre 40 pages !! Et la révolte des soldats paysans devant le massacre dans les tranchées est évoquéé par cette phrase révélatrice : " tout relâchement de la discipline dans l'armée, tout signe d'agitation dans les villages, risquait de révéler, sous l'uniforme, la racaille."
     Par ailleurs, toute tentative de s'opposer a cette guerre meurtrière est qualifiée par Pipes de "hystérique" "criminel", tandis que la tentative de Kornilov de mettre en place une dictature militaire est décrite comme "frôlant l'impertinence"!!

ENCYCLOPEDIE
     Tout cela est rendu respectable en rajoutant des centaines de pages d'informations encyclopédiques décrivant des aspects différents de la société russe de l'époque. 90% de ceci est sans intérêt : le détail des mouvements dans les campagnes militaires de la première guerre... D'ailleurs les préjuges de Pipes sont si fortes que le lecteur averti finit par ne plus faire confiance même aux faits qu’il cite.
Et Pipes révèle une incapacité sidérante de contextualiser ses sources. Il cite des auteurs qu'il approuve, mais sans dire, pour ce qui est des contemporains de la révolution, qui ils sont, quelle était leur appartenance politique, etc., information sans laquelle il est impossible de juger leur opinion. Cette contextualisation essentielle est remplacée par des formules faussement naïve du genre "Savinkov, qui connaissait bien les hommes, dit que..."
     Pipes est le François Furet, mais en beaucoup moins sophistique, de l'historiographie de la Révolution russe, et le fait qu'il ait pu avoir l'aval des Presses Universitaires de France reflète la force de l'anticommunisme primaire dans ces milieux. Il est un combattant pour l'ordre actuel, d'un point de vue proche de la nouvelle droite radicale. Sa seule mérite est d'en être conscient. "L'enjeu de la controverse" écrit-il dans l'introduction, "n'est pas seulement ce qui s'est produit dans le passé, mais aussi ce qui se produira peut être à l’ avenir." A nous de mettre en œuvre ses pires cauchemars.

John Mullen

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