Du Notting Hill Carnival aux Melas - festivals de musique, identité immigrée et intégration
Intervention au colloque IMAGER "Exils et Création", Université Paris 12, avril 2006

Résumé :

Le festival de Notting Hill, cet événement culturel de masse de musique et de danse antillaise a fêté récemment ses quarante ans. Il a contribué à une certaine image de l’Angleterre comme un pays où l’identité culturelle de groupes immigrés peut être publiquement revendiquée. Il est même devenu  un symbole du “multiculturalisme”.
Simple divertissement, retour aux racines, récupération commerciale et étatique de l’identité immigrée ... le festival a fait l’objet d’interprétations très diverses. L’étude de son histoire permet d’éclaircir sa signification.
Dans les années soixante, la grande difficulté de sa mise en oeuvre laissait apercevoir un réel rejet des Antillais par une partie de la population blanche.  Dix ans plus tard, les tentatives d’interdire le carnaval, et les conflits violents entre police et participants, faisaient couler beaucoup d’encre. Mais aujourd’hui il bénéficie d’une participation beaucoup plus forte des pouvoirs publics dans l’organisation et le financement du carnaval, et d’une réelle banalisation du festival - il est par exemple intégré dans les programmes scolaires.
Les Melas, qui fleurissent depuis un peu plus de dix ans en Angleterre et dont on dénombre une bonne quarantaine à travers le pays chaque année, sont des festivals de musique et de danse indo-pakistanaise (on dit en Angleterre « Asian  music »). Ces festivals servent d’expression de l’identité d’une population d’origine indo-pakistanaise encore cible du racisme. Là encore, l’attitude des autorités, et les revendications explicites et implicites des artistes et des organisateurs nous permettent de mieux comprendre les festivals en tant que réactions au racisme ambiant.
 Notre intervention vise à explorer, en comparant ces deux exemples certaines des problématiques d’expression d’identité immigrée en Angleterre aujourd’hui.
 
 

Du Notting Hill Carnival aux Melas - festivals de musique, identité immigrée et intégration

John Mullen, Université Paris 12 Val de Marne

1. Introduction

Nous allons examiner brièvement l’histoire et l’actualité de festivals de musique « ethnique » en Angleterre pour voir ce qu’il peut nous dire sur le thème du colloque « Exils, Migration et Création ».

1.1 Exil et immigration
Les mots « Exil » et « immigration », ne nous renvoient pas la même image. « Exil » on comprend comme un phénomène à dominante individuelle, vécu dans l’isolement, souvent lié à des problématiques politiques. Dans « immigration » nous voyons un phénomène collectif, relevant souvent de besoins économiques. Mais les productions culturelles collectives des population immigrées réagissent aussi à l’expérience d’éloignement du pays. Aujourd’hui en Angleterre, ces festivals sont ceux d’une population dont la majorité est née en Angleterre. Néanmoins, l’expérience du racisme et les difficultés d’intégration peuvent produire un sentiment d’exil. A cet exil sont attachées toute une série d’attitudes et revendications  - qu’il s’agisse d’une glorification du pays ou de la culture d’origine, d’une tentative d’assimilation, ou d’une revendication de cultures hybrides ou multiples.

Nous remarquons tout de suite une complexité de ces festivals par rapport à l’exil. Le carnaval de Notting Hill tenant ses racines dans le carnaval jamaïquain est une adaptation au sol anglais d’un festival qui déjà incarnait une réaction à l’exil des esclaves Africains. Ensuite les Antillais en Angleterre ont utilisé ce carnaval pour leur propre expression culturelle, marquée par l’expérience de l’immigration. Ainsi nous sommes en présence d’un double exil.
Les Melas sont avant tout une expression d’une génération de jeunes de culture indo-pakistanaise nés en Angleterre, et non pas une expression de la première génération d’immigrés. On verra qu’on peut y trouver  des éléments d’un « retour aux racines », en même temps qu’une revendication du mélange. Les deux festivals sont souvent présentés comme étant DE la communauté en question mais POUR tout le monde, une vitrine de la culture « ethnique » conçue pour contrer les préjugés sur les cultures indo-pakistanaises.

1.2 Création, théâtre et hybridité
Le concept de création en ce qui concerne la musique populaire n’a pas été suffisamment exploré. On y a remarqué pourtant une tendance à la création collective plus qu’individuelle. (1)  Création collective par le groupe de musiciens, ou par le studio d’enregistrement. Mais aussi création collective par échange avec le public, élément d’autant plus important que le spectacle peut être aussi déterminant que l’écriture. En ce qui concerne la musique d’une communauté spécifique, la situation est encore plus complexe. L’artiste peut vouloir se présenter comme étant « la voix d’une communauté » ; s’il ne veut pas se présenter ainsi, d’autres peuvent s’en charger. Et la « voix de la communauté » en elle-même n’est pas exempte de complexités revendicatives, surtout s’agissant de communautés ciblées par le racisme.

Il faut se rappeler également que la création dans la musique populaire implique un aspect théâtral. Ainsi, un concert de Banghra qui mélange musiques indiennes, rock anglo-saxon et rythmes reggae ne fait pas que les mélanger - il montre qu’il les mélange. En effet, la revendication publique, théâtrale, du mélange est aussi important que l’aspect esthétique.

1.3 Contexte et racisme
Seul une prise en compte de l’expérience du racisme permet de comprendre cs festivals. Le carnaval de Notting Hill vit ses débuts dans les années 1960, quand la déconstruction lente de l’empire colonial s’accompagne d’un racisme populaire assez général. La montée et la défaite de l’extrême droite organisée dans les années 1970 et sa renaissance à la fin des années 1990 constituent des éléments importants pour comprendre les revendications identitaires des festivals antillais et indo-pakistanais.

En effet lors des élections municipales de 2002, le British National Party, principale formation d’extrême droite, gagne trois sièges à Burnley, petite ville du Nord de l’Angleterre. Dans les quelques circonscriptions où il se présente, il obtient en moyenne vingt pour cent des suffrages. C’est vécu comme un drame dans un pays où, pendant de longues années, à la grande fierté de la gauche anglaise l’extrême droite ne comptait aucun élu. En 2006, une étude  (2) montre que 25% de la population se posait la question de voter pour le British National Party, un parti qui défend une politique de rapatriement de la population issue de l’immigration, financé par l’Etat,

Les festivals, qu’ils soient  antillais à Notting Hill, ou indien et pakistanais pour les Melas, en tant que vitrine publique des cultures des deux minorités les plus visées par le racisme ne peuvent qu’être influencés par cette ambiance.

2. Notting Hill
2.1 L’histoire du carnaval
Toute l’histoire du carnaval de Notting Hill est liée à l’histoire de l’immigration antillaise à Londres. Les travailleurs antillais furent recrutés activement par l’Etat britannique en manque de main d’oeuvre dans les années 1950 ; ils venaient d’une colonie où on leur avait toujours inculqué la supériorité de la culture anglaise :

Dans les écoles, on enseignait aux enfants que les Anglo-Saxons étaient une grande civilisation, voire la plus grande de toutes, et qu’eux-mêmes descendaient de tribus africaines primitives et incultes, sauvées par la bienveillance et la grandeur des Britanniques.
(Maraval 2002 :12)

 Ils partaient pour l’Angleterre en ayant une vision idéalisée du pays. 125 000 sont venus en 10 ans. Les Jamaïquains s’installèrent à Clapham et Brixton, tandis que les Trinidadiens se rassemblèrent à Notting Hill, encouragés à se regrouper par un racisme très présent dans le marché immobilier. Les travailleurs devaient généralement prendre des emplois en dessous du niveau de qualification qu’ils avaient dans leur île d’origine. Le racisme qu’ils ont vécu fut un véritable choc.

En 1958 vint un traumatisme supplémentaire pour les Trinidadiens de Notting Hill. Des jeunes blancs s’organisèrent pour attaquer les Noirs du quartier. Neuf jeunes blancs furent arrêtés par la police en possession de barres de fer et d’autres armes. Les logements de couples mixtes furent attaqués par des bandes racistes ; une partie de la jeunesse antillaise s’organisa pour riposter. Les conflits durèrent plusieurs jours et s’accompagnèrent de l’accusation que la police avait sciemment refusé d’intervenir pour défendre des citoyens antillais. (3)

Le premier carnaval à Notting Hill, en 1966 (4) était conçu comme un symbole d’unité de la population du quartier, quelques années après ces émeutes. Mais pendant les années 1970, le caractère caribéen dominait : on peut y lire un certain repli sur soi face au racisme ambiant. Les organisateurs du carnaval le présenta par la suite comme une contribution à la vie culturelle de toute la population, une preuve de la contribution positive des Antillais à la vie culturelle du pays. Ainsi le carnaval constitue à la fois une revendication de résistance antiraciste  (le message implicite est « Nous voulons apparaître nombreux et bruyants en public, antillais et fiers de l’être ») et aussi une réaction défensive au racisme (le second message implicite : « Vous voyez, nous avons quand même quelque chose à apporter»).

Dans les années 1970, le festival est marqué par une montée rapide du nombre de participants, mais aussi par de graves conflits avec la police et les autorités.(5)  Pendant plusieurs années il y eut des tentatives d’interdire le carnaval ou de le déplacer à un quartier lointain.  Dans une ambiance marquée par des descentes régulières de la police dans les bars et les restaurants caribéens...et l’utilisation d’une loi pour fouiller toute personne « suspecte » dans la rue , (6) la présence publique des 250 000 Noirs au festival de 1975 est  perçu comme un problème. Cette période connaît également des évolutions politiques qui encouragent les réactions racistes (profonde déception ouvrière avec le gouvernement travailliste, montée du Front national néofasciste).

Ainsi nous voyons en 1976 des combats violents entre policiers et jeunes participants au carnaval. Une centaine de policiers et une soixantaine de civils sont hospitalisés. Ces conflits surgissaient d’une méfiance très grande envers une police largement touchée par le racisme. Les années suivantes, le carnaval va participer à la logique d’affrontement idéologique entre racistes et antiracistes. La ligue anti-nazie (LAN) organisait une présence au carnaval.
La LAN et Rock against Racisme organisaient des concerts où des groupes de Reggae Britanniques tels que Asad ou Steele Pulse jouaient sur la même scène que des groupes punk  tels que The Clash et The Slits. Certains groupes punk qui comptaient parmi leurs fans des skinheads sympathisants du fascisme devaient les affronter politiquement en participant à ces concerts. La situation était très tendue : des musiciens Noirs furent attaqués par des jeunes fascistes et en 1981 le Front national menace de s’attaquer physiquement au carnaval de Notting Hill.

La défaite du Front national dans la rue en 1977-1978 et son déclin électoral dans les années 1980 aidèrent à rendre moins explosif  le carnaval, même si en 1989, un certain nombre de conflits eurent lieu entre les foules et la police, massivement présente : 13 000 policiers furent déployés.

Une certaine contestation du racisme policier, y compris à l’intérieur des organismes publics a permis une présence policière plus conciliante depuis quinze ans. Dans les années 1990 une campagne déterminée à recruter des milliers de policiers issus des minorités ethniques y a sans doute contribué, ainsi qu’une montée lente de la politique du multiculturalisme.

2.2 Notting Hill aujourd’hui
Le carnaval de Notting Hill en est venu à représenter un véritable mythe. Le mythe de la joie de vivre des Antillais, de la tolérance de l’eccentricité chez les Anglais, ou de la réussite du multiculturalisme anglais. Un mythe utilisé par la communication officielle anglaise pour le tourisme et le commerce.

 En 2000 1 500 000 personnes ont participé au carnaval ; en 2005 750 000. En 2000 le carnaval comptait 42 sound systems statiques, 35 sound systems mobiles, près de 80 bandes costumées suivies par leurs camions respectifs, 15 steel bands, 3 scènes de concert et 250 stands vendant de la nourriture ou des boissons. Si la majorité des participants est  noire, le carnaval attire une minorité de « anglais de souche » en plus des visiteurs internationaux.

2.2 Les musiques de Notting Hill : racines et modernité
Dans les années 1960 et 1970 on voyait jouer quasi-exclusivement le steel band et le calypso. Le calypso  est une musique antillaise avant tout trinidadienne dont les origines remontent à la traite des esclaves ; cette musique était utilisée pour des communications interdites entre esclaves. Après l’abolition de l’esclavage, les concours de musique calypso sont devenus de plus en plus populaires. A l’instar des ballades dans la tradition folklorique anglaise, les chansons de calypso sont devenues, au début du vingtième siècle, un moyen de transmettre des informations et des débats. Les chansons commentaient l’actualité, dénonçait la corruption chez les politiciens, etc.

A Notting Hill, les artistes de calypso perpétuent cette tradition. Si l’animation de la danse et de la fête constitue la base fondamentale, et la tradition de chansons sensuelles voire paillardes est très présente, on y trouve également des chansons identitaires, revendicatives, ou d’opinion. « I’d rather be in Trinidad » de David Rudder ou « We’ve got to rally round the West Indies » chantent la nostalgie du pays mais aussi exhortent l’unité des Antillais. Une autre succès récent, « Black on Black » commentait les crimes violents à l’intérieur de la communauté noire. Dans son « Forty One bullets » Rudder commente la mort d’un New yorkais noir tué par la police dans la rue... D’autres chansons font des commentaires sociaux qui ne sont pas directement revendicatifs, comme le morceau de la reine du calypso Wen’D qui s’intitule «  The Internet ».

L’autre forme musicale centrale aux débuts du carnaval est le steel band ou steel pan. Cette musique populaire bricolée au départ ( le steel pan dans sa forme originale dans les années 1940 est un fût de pétrole adaptée pour faire de la musique, à l’époque où les tambours traditionnels avaient été interdits par les autorités), est une musique appartenant à une population dominée.

C’est en 1975 qu’apparaît une grande nouveauté dans le carnaval -  les sound systems qui jouent du reggae, accompagnés par les commentaires du Disc Jockey chanté sur fond de disques (souvent commentaires politiques ou sociaux). Ces sound systems sont devenus de plus en plus nombreux chaque année. Leur arrivée assure le succès du carnaval auprès d’une nouvelle génération de jeunes Noirs britanniques, et leur polarisation sur la musique Reggae a évolué - aujourd’hui chaque sound system choisit sa forme de musique - R and B, Jungle, garage etc. . Dans le même temps les sound systems ont suscité l’inquiétude de ceux qui tenaient à un carnaval de musique traditionnelle et « authentique ».

2.3 Carnaval et autorités
L’attitude des autorités publiques à l’égard du carnaval ne se réduit pas à une démarche répressive. Surtout ces 20 dernières années, la montée du « multiculturalisme » s’est vue refléter dans l’attitude des pouvoirs publics

Le « multiculturalisme » dans ce contexte est l’idée que la valorisation et l’encouragement de l’expression culturelle minoritaire, loin de constituer un repli sur soi et une menace pour le vivre ensemble et pour l’unité de la population, est au contraire une richesse et une partage. C’est une idée qui a le vent en poupe à partir des années 1980. Nous voyons ainsi qu’à partir de 1989 il y a une implication des municipalités dans l’organisation du festival. Le maire du grand Londres, Ken Livingstone déclara « Le carnaval est un rassemblement merveilleux de toutes les communautés de Londres». (7)

Des subventions publiques sont devenues disponibles. En effet, à cette époque il y a un souci particulier au sein des organismes publics de subvention - les Arts council - de ne plus exclure les activités culturelles venant des minorités ethniques. (8) A tel point qu’un quota, un pourcentage des subventions réservé à des arts dans les communautés ethniques, a été mis en place.(9) (10)

London Arts a attribué, par exemple  400 000 livres  aux différentes artistes du carnaval en 2001. Un responsable de liaison avec le carnaval fut nommé à London Arts.  Il y a eu également l’implication des écoles de Londres dans le carnaval. « L’heure est venue de prendre les arts du carnaval au sérieux. On n’a pas encore compris la valeur sociale et éducative du carnaval » a commenté M. Ado, directeur du centre Caraïbes à Goldsmith’s College. (11)

3. Les Melas
Les Melas ont d’autres origines et un autre contenu. Quelques dizaines sont organisés au Royaume-Uni chaque année. Ils peuvent être relativement petits - le Mela de Bolton accueille 2 000 personnes, ou beaucoup plus grands - le Mela de Birmingham attire 40 000 personnes ; 80 000 personnes ont participé au Mela de Bradford en 1999, 100 000 en 2003 à Leicester, et 75 000 à Londres en 2004. L’entrée est généralement gratuite ou peu chère : le financement vient de sponsors et des municipalités. Contrairement au cas du carnaval de Notting Hill, les municipalités et autres organismes publics ont été impliqués depuis le départ.

3.1 Mela et exil
Ces festivals indo-pakistanais n’apparaissent que dans les années 1990, (le London Mela est mis en place en 2003 seulement) tandis que l’immigration indo-pakistanaise date des années 1950 à 1975. C’est une expression culturelle d’une nouvelle génération, née en Grande-Bretagne. Nous verrons donc que la présentation de l’exil ou de la migration est bien différente. Notamment la revendication ouverte d’une culture mixte ou hybride est bien plus présente qu’à Notting Hill.

3.2 Les musiques du Mela
On peut  voir à la fois des groupes anglo-indiens locaux et des groupes venus d’Inde pour jouer. Les groupes et chanteurs peuvent chanter en anglais (Apache Indian, par exemple) ou en penjabi ou d’autres langues du sous-continent indien (des groupes tels que Junoon -« le plus grand groupe rock du Pakistan »). Il peut y avoir des musiques traditionnelles ou classiques du sous-continent indien, mais le centre de gravité du festival est sans doute la musique des jeunes  -  garage, urban et  avant tout, Banghra.

Cette musique utilise le chant et les instruments traditionnels de l’Inde - tambours et instruments à cordes. Dans sa forme traditionnelle, les textes, en penjabi, traitaient de la récolte, de l’amour, du patriotisme penjab ou des questions d’actualité sociale et politique. Aujourd’hui, le Banghra, parfois chanté en anglais et en penjabi, mélange le rock et le hip-hop, le rap, le reggae ou le jungle avec la musique traditionnelle. Les thèmes peuvent être politiques ou romantiques (Je veux danser avec vous »...) Raghav (un des chanteurs les plus populaires, Canadien d’origine indienne) chante en anglais, mais aussi une chanson en penjabi « the ultimate sacrifice ». Quelques tubes chantés en bilingue marquent une innovation dans la musique populaire britannique, depuis toujours rétive à toute chanson qui ne soit pas chantée en anglais.

Un tel phénomène de mélange de musique traditionnelle et musique populaire contemporaine n’a rien de surprenant en soi - nous avons vu depuis les années 1970 plusieurs types de musique folk réinterprétés dans un registre rock, par exemple .(12) Mais au Mela les mélanges semblent aller plus loin, et l’hybridité, nous le verrons est revendiquée comme une valeur en soi. Ainsi Ronak Baja, un groupe d’Edimbourg, se réclame d’un mélange de Banghra indienne et de musique folklorique écossaise.

Les thèmes des chansons sont variés. Les chansons d’amour ont leur place : Raghav chante «let’s work it out »  sur une relation de couple. Apache Indian chante sur des thèmes de la société contemporaine de sa communauté. Il prend comme thème les mariage arrangés, la dénonciation des drogues, ou simplement la fierté d’être de culture mixte.

Si les Melas restent orientés autour de la musique du sous-continent indien et hybrides, il y a eu des tentatives pour élargir leur registre, en réponse aux critiques qui soupçonnent les Melas de favoriser le repli sur soi des communautés minoritaires. A Glasgow par exemple le Mela a récemment accueilli des artistes sud-américains et andalous. La directrice du Mela de Bradford expliqua sa position sur l’élargissement et l’hybridité.

J’ai beaucoup travaillé avec des artistes traditionnels, mais ma conception du Mela c’est de détruire les frontières. Alors j’ai délibérément cherché des artistes qui font appel à une tradition mais essaient de se mélanger et d’impliquer d’autres cultures ... je veux voir des gens noirs, blancs, bruns, roses et bleus tous communiquer avec la musique car c’est le seul moyen de vraiment communiquer.  (13)
 

3.3 Mela, hybridité  et revendication

Un festival basé sur la musique d’une minorité ethnique ne peut pas faire abstraction du racisme. Les organisateurs voient le Mela comme une réponse au racisme, ou comme une occasion de mettre en avant des revendications ou de la propagande antiraciste. Si les municipalités (souvent de gauche) et d’autres organismes publics mettent l’accent sur la possibilité de contrer les préjugés racistes en faisant une vitrine, lors des Melas, de la créativité de la culture minoritaire, bon nombre d’artistes et d’organisateurs prévoient une intervention antiraciste plus politique, qui dénonce un racisme structurel et n’épargne pas les autorités publiques. Ainsi nous voyons dénoncer la politique de l’immigration, par exemple.   Le reporter du Daily Telegraph rapporte en 2004  (14)

J’ai croisé le directeur artistique, Ajay Chhabra, qui se promenait sur des échasses, déguisé en policier militaire. Il pointait les gens avec son bâton en leur accusant d’être illégaux et en exigeant qu’ils montrent leur passeport.  (15)

Asian Dub Foundation est parmi les groupes populaires les plus radicaux. Ils protestent contre les restrictions à l’immigration. (Dans leur morceau « Fortress Europe ») There is no such thing as illegal immigrants, only illegal governments. Dans d’autres chansons il s’attaquent au thème du multiculturalisme et de l’hybridité. Ils flétrissent certaines formes de la world music, perçues comme une dilution inacceptable et peu respectueuse des racines de leur culture

You're desensitised
Sitting cross-legged with your joss sticks and your flutes
Just taking and faking what's easy:
No respect for our roots

(Vous avez perdu la capacité de ressentir
Assis en tailleurs avec flutes et encens
Prenant et imitant ce qui est facile
Sans respecter nos racines) (16)

D’autres artistes tels que Apache Indian ou Jay Sean considèrent au contraire que l’hybridité en soi est un triomphe d’unité populaire. Jay Sean est devenu la première superstar de la musique asiatique (17) (160 millions de téléspectateurs à travers le monde l’ont vu recevoir un prix sur MTV India). Il se présente comme un porte parole ou un  modèle à suivre.

« Sikh, Hindu, Musulman, cela n’a aucune importance » dit-il « Nous sommes sur scène pour faire du bien aux Asiatiques, pour aider à les élever. » (18)

Alors on peut remarquer que là où Asian Dub Foundation voudrait exprimer et favoriser une prise de conscience politique radicale, Jay Sean tendrait à vouloir jouer un rôle revendicatif bien différent, voulant montrer la capacité des anglais d’origine immigrée à être comme les autres pop stars.... Sans doute le point commun est celui d’une fierté asiatique. « Asian is beautiful » pour une raison ou d’une autre. Le sens précis de la fierté asiatique est complexe. Un des groupes les plus populaires, Junoon, joue une version électrique de l’hymne national pakistanais, tout en revendiquant l’unité des peuples indiens et pakistanais.

D’autres ont souligné l’intérêt commercial tout à fait considérable de ces festivals; les grandes entreprises se battent pour être les sponsors des Melas. Selon la BBC  (19)

On estime que le revenu disponible de la communauté asiatique en Grande-Bretagne est de 8 milliards de livres. Ainsi, le Mega Mela a attiré des entreprises géantes qui cherchent à devenir des sponsors : Tesco, John Lewis, Jaguar.

Il y a une tension entre une revendication antiraciste, et une volonté de faire partie du « mainstream ». « Cela fait 35 ans que nous sommes là, nous voulons faire partie de la normalité, et nous voulons que les gens comprennent notre culture » commentait Anjina Raheja, une des organisatrices du Mela de Birmingham  (20)

D’autres insistent sur les évènements comme une occasion pour les non-asiatiques de “goûter un échantillon de la culture asiatique” . (21) Tandis que le Daily Telegraph, pourtant généralement critique du multiculturalisme , (22) fait la publicité pour le Mela en ces termes :

Si vous n’avez pas l’argent pour prendre un vol pour l’Inde, vous pouvez voir une partie authentique de sa culture au Mela national, à Birmingham à partir de vendredi. C’est une vitrine étincelante de l’Asie - ses arts, sa cuisine, sa mode, ses sports et ses divertissements. (23)

3.4 Mela et intégration
Justement les deux aspects de la revendication de fierté - subversif et contre le système ou intégrative voire commerciale et aucunement radicale, donnent lieu à des attitudes ambivalentes de la part des pouvoirs publics. L’attitude des autorités envers ces festivals est basée sur un désir d’intégrer les citoyens d’origines ethniques différentes dans tous les aspects de la vie culturelle, grâce à une politique volontariste.

Une étude par une instance paragouvernementale, le Arts Council,  de 11 festivals majeurs  dans la région de Leicester en 2002  a fait ressortir le rôle des festivals « ethniques ». En effet, le pourcentage de citoyens Noirs et Asiatiques qui assistaient aux festivals de musique « non-ethniques » était trois fois inférieurs à leur pourcentage dans la population de la région. Les festivals ethniques - un festival caribéen et un Mela attirèrent par contre massivement ces populations.

La plus grande partie du public non-blanc des [onze] festivals ont assisté uniquement au Mela de Leicester et au carnaval caribéen de Derby. Si on enlève ces deux festivals de notre échantillon, le pourcentage du public blanc est de 96,7% [aux autres festivals], tandis que le pourcentage du public Noir ou Asiatique sont de 1,6% et de 0,8% respectivement. Cela est trois fois moins élevé que le pourcentage de ces ethnies dans la population générale. On peut en conclure que les festivals ont besoin de mieux attirer le public Noir et Asiatique. (24)

C’est une des raisons que les autorités donnent de l’argent à ces festivals.

En Angleterre, la prise en compte de facteurs « ethniques » dans le recensement et dans la compilation de toutes statistiques publiques est généralement considérées non seulement comme acceptable, mais comme une preuve élémentaire d’une volonté de réduire la discrimination raciste. L’encouragement des langues et des pratiques culturelles d’ethnies minoritaires est largement perçu comme positif en Angleterre. Une bibliothèque municipale peut tout à fait, par exemple, contenir dix ou vingt pour cent de livres en langue minoritaire (le Urdu dans la ville où j’ai vu cela récemment.) Souvent la municipalité est responsable de l’organisation d’un Mela. C’est le cas de Bradford par exemple, qui emploie la directrice musicale

Le Mela de Glasgow reçoit des subventions de la municipalité, du Arts Council écossais, de la police régionale, et d’entreprises privées dont une banque et une entreprise de production de lait.

Les Melas ont produit beaucoup moins de tensions avec la police que ne l’a fait le festival de Notting Hill - les Melas n’ont pas été perçu comme une menace en soi.  Quelques incidents ont pourtant eu lieu : des combats de rue entre jeunes pakistanais et jeunes kurdes à Peterborough en 2004 par exemple. (25) Mais il est à noter qu’il ne s’agissait pas de conflits directs entre forces de police et jeunes des minorités ethniques.
 

3.5 Melas et opposition
Des sections de l’opinion conservatrice peuvent être opposées à ces festivals, ou au moins aux contributions de l’argent public. Sous le titre « Londres peut-il se permettre de payer l’empire luxueux de Livingstone », le Daily Telegraph (26) dénonce le Mela du sud de Londres comme un gaspillage d’argent public, par un maire dont le seul souci est de suivre « la mode politique actuelle ». Plus à droite le British National Party a fait campagne contre le Mela de Bradford en 2000, diffusant des tracts et collant des affiches.  (27)
 
 
 

4 Conclusions

Le carnaval de Notting Hill et les Melas participent, au delà de l’aspect festif, à une réaction communautaire au racisme. Le fait d’être massivement visibles, de manière flamboyante, jouant la musique de ses origines dans des lieux publics est un acte de résistance au racisme ambiant. C’est pourquoi ces festivals ont été une cible privilégiée de discours racistes. Les festivals ont été critiqués et considérés comme communautaristes, véhiculant un repli sur soi. Il est pourtant à noter que d’autres festivals quasi-exclusivement blancs (tels que le Cambridge Folk festival par exemple) ne subissent pas les mêmes critiques.

La mise en place du carnaval de Notting Hill a nécessité de longues années de travail associatif, souvent allant à l’encontre de la politique des autorités publiques, et particulièrement contre les souhaits de la police londonienne. La mise en place infiniment moins conflictuelle des Melas démontre un changement dans les attitudes, mais avant tout la montée de l’idée multiculturaliste dans l’idéologie des organismes publics.

Néanmoins, les Melas restent profondément marqués par l’expérience du racisme, et leur tentative pour accéder à « la normalité » en est témoin (le festival de folk de Cambridge n’a pas à s’en soucier, même si la musique qu’on y joue est sans doute plus minoritaire que celle des Melas). Face à ce racisme, on observe au moins quatre types de réaction. D’abord on voit la mise en avant de héros asiatiques comme Jay Sean, qui s’en est sorti par la musique et veut donner des « preuves » que chacun peut s’en sortir. Deuxièmement on voit la célébration de l’hybridité, de la mélange des cultures comme une solution en soi face au racisme. Troisièmement, on remarque la mise en vitrine de sa culture comme une « preuve » de la valeur des minorités ethniques ; ceci constitue une réaction défensive au racisme, car on suggère que cette valeur ne va pas de soi. Enfin, certains artistes ou organisateurs préconisent une critique radicale du racisme, y compris dans ses formes institutionnalisées.

Nous espérons avoir démontré l’intérêt de l’étude des pratiques culturelles de masse dans la réflexion sur l’intégration des minorités, et dans celle de la création née de l’exil.

Ouvrages cités

Arts Council UK. Festivals and the creative region :  The economic and social benefits of cultural festivals in the East Midlands: key findings from a study by De Montfort University London : Arts Council UK, 2003.
Benyon John ‘Spiral of Decline : « Race and Policing »’ in Race Government and Politics in Britain, sous la direction de Zig-Layton Henry et Rich, Paul B. Basingstoke : Macmillan, 1989.
Hutnyk John. ‘Adorno at Womad : South Asian Crossovers and the limits of hybridity talk’ in Werbner Pnina et Modood Tariq (dir) Debating Cultural Hybridity : Multi-cultural identities and the politics of antiracism  London : Zed books, 1997.
Khan Naseen. Politique culturelle et Diversité culturelle. Rapport national : Royaume-Uni. Strasbourg : Conseil de l’Europe, 2001.
Maraval Myriam Le carnaval de Notting Hill : des conditions d'existence à l'affirmation culturelle mémoire de maîtrise non-publié, sous la direction de  M. DABENE, Aix en Provence : Institut d’Etudes Politiques, 2002.
Middleton, Richard. Studying Popular Music Milton Keynes :Open University press,1990.
Riggio, Milla, C (Ed.) Carnival: Culture in Action —
The Trinidad Experience  London and New York: Routledge, 2004.
John Peter, Margetts Helen et al.  British National Party: the roots of its appeal Colchester :Human Rights Centre, University of Essex, 2006.
Visram, Rozina Asians in Britain, 400 years of history, London : Pluto Press, 2002.
 

Notes
  1 Voir Middleton, Richard. Studying Popular Music Milton Keynes :Open University press,1990.
  2 John Peter, Margetts Helen et al.  British National Party: the roots of its appeal Colchester :Human Rights Centre, University of Essex, 2006.

 3  Maraval Myriam Le carnaval de Notting Hill : des conditions d'existence à l'affirmation culturelle mémoire de maîtrise non-publié, sous la direction de  M. DABENE, Aix en Provence : Institut d’Etudes Politiques, 2002, p10.
 4 On trouve dans les sources différentes dates pour le « tout premier » carnaval, dû à des désaccords sur le statut de diverses fêtes et concerts dans le quartier dans les années 1960.
 5 voir Benyon John ‘Spiral of Decline : « Race and Policing »’ in Race, Government and Politics in Britain, Zig L.H. et Rich P.B. (Eds) Basingstoke : Macmillan, 1989.
 6 De nombreuses critiques de l’utilisation raciste de cette loi menèrent à son abrogation en 1981.
 7 Communique de presse GLA 13 février 2001
 8  Khan Naseen. Politique culturelle et Diversité culturelle. Rapport national : Royaume-Uni. Conseil de l’Europe, 2001.
  9 Sur le site web de Arts Council England on peut voir le détail des subventions publiques des activités artistiques et juger de l’importance de l’approche multiculturelle.
  10 Voir aussi Cécile DOUSTALY : « L’Arts Council dans les années soixante : nouveau champion de la culture populaire ? », intervention dans colloque “Culture Savante, culture populaire” Université de Strasbourg novembre 2005, à paraître.
   11 Communiqué de presse Greater London Authority 25 mai 2001

  12 On pense à Fairport Convention, ou plus tard les Pogues ou Runrig.
  13 Interview BBC Yorkshire 18 juin 2005
  14 18.08.2004
  15 Ibid
  16 Pour une analyse des positions de ce groupe, voir Hutnyk John. ‘Adorno at Womad : South Asian Crossovers and the limits of hybridity talk’ in Werbner Pnina et Modood Tariq (dir) Debating Cultural Hybridity : Multi-cultural identities and the politics of antiracism  London : Zed books, 1997.
  17 En Angleterre on utilise « Asian » pour dire indien et pakistanais. Nous avons gardé le terme, qui pourtant a un tout autre sens en France.
  18 "We're here to do something good for Asians, take them somewhere higher." (Interview, Daily telegraph 28/10/2004).
  19 BBC News samedi 20 novembre, 1999
  20 Ibid.
  21 Juggy D. Cité dans un communiqué de presse du maire de Londres 09.08.2004
  22 Parmi d’innombrables exemples, voir « Multiculturalism hasn't worked: let's rediscover Britishness » Daily Telegraph 08.10.2006
  23 05.11.2005
  24 Les termes « Noir » et « Asiatique » sont utilisés dans le sens courant en Angleterre pour se référer à la couleur et aux origines, non pas à la nationalité.
  25 Daily Telegraph 27.07.2004

  26  06.10.2005
  27  Bradford Telegraph and Argus 06.11.2000

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