Le guide de l’antiraciste sur l’affaire
des caricatures de Mahomet

Charlie Hebdo a rejoint France Soir dans la publication des fameuses caricatures de Mahomet - dont la plus choquante montre le prophète coiffé d’un turban en forme de bombe. Les mêmes caricatures se vendent désormais sur des T-shirts aux Pays Bas. Au Nigeria de graves conflits entre musulmans et chrétiens ont fait plusieurs morts de chaque côté. A Damas et à Beyrouth l’ambassade danoise a été incendiée. En Libye les forces de police ont tué onze manifestants musulmans. Ici en France, SOS-Racisme organise des meetings dans les universités pour soutenir la publication des caricatures. Que doit en penser un antiraciste ?

S’agit-il vraiment de dessins racistes ?
Oui. Les journaux ont voulu émettre un écran de fumée en publiant une série de dessins dont certains seulement sont racistes. Mahomet avec un turban en forme de bombe en est le pire. Le sens est absolument clair - les musulmans ne seraient plus nos voisins, mais des terroristes.

Quel est ce journal Danois et pourquoi a-t-il voulu publier les caricatures ?
Le Jyllands-Posten, le journal danois qui a publié les caricatures dit défendre la liberté de la presse. C’est entièrement faux. En 2003 le même journal a refusé de publier un dessin de la résurrection de Jésus pour ne pas offenser les Chrétiens. En 1984, le journal a fait campagne contre un artiste, Jens Jorgen Thorsen, dont les oeuvres montraient Jésus tout nu. Qui plus est, la publication des caricatures fut accompagnée d’un article anti-musulman « Il y a des musulmans qui rejettent la société moderne et laïque, » écrit-il « Ils exigent une position privilégiée, voulant une considération exceptionnelle de leurs sentiments religieux, ce qui est incompatible avec la démocratie moderne. » La démocratie n’a pourtant pas toujours été chère à ce journal. Dans les années 1920, le journal soutenait Mussolini, et en 1933 il proclamait que la dictature était la solution aux problèmes du Danemark !

La publication des caricatures fait partie d’une campagne anti-musulmane au Danemark. Selon M. Burcharth, correspondant américain d’un quotidien danois : «Depuis vingt ans, les 200 000 musulmans au Danemark n’ont jamais eu un permis de construire pour une mosquée dans la capitale, et au Danemark, il n’y a pas de cimetière musulman. »

La publication des caricatures défend-elle la liberté de la presse ?
La liberté de la presse est un droit démocratique fondamental. Mais son existence ne démontre pas la supériorité des sociétés dites « occidentales ». Cette liberté a été arrachée de haute lutte par le mouvement ouvrier et populaire, contre nos propres classes dirigeantes. Mais dans les faits elle bénéficie essentiellement à ceux qui, jour après jour, à travers les grands titres de presse et les journaux télévisés, l’utilise pour dénigrer des syndicalistes, des paysans ou des altermondialistes en lutte et répandre l’idée qu’ « il n’y a pas d’alternative » aux politiques néo-libérales. Les moyens d’expression et de communication appartiennent en effet, dans leur immense majorité, à des grands groupes financiers, ceux-là même qui ont intérêt à nous diviser sur des bases ethniques ou religieuses.

Défendre la liberté d’expression signifie d’abord lutter contre la mainmise de ces  quelques grands groupes capitalistes, qui sont chacun propriétaires de plusieurs dizaines de titres nationaux et régionaux, ainsi que de chaînes de télévision, et qui sont loin d’être « neutres ». Elle ne signifie pas voler au secours de n’importe quel organe de presse, surtout quand il choisit de cibler, non pas les puissants de ce monde, mais les membres d’un groupe social discriminé !

Transformer France-Soir en premier combattant du progrès et de la liberté est un peu fort de café ! A travers le monde les tenants de la « guerre contre le terrorisme », vite confondue avec « le choc des civilisations », se réjouissent. Aux Etats-Unis, la revue de droite le Weekly Standard publie les dessins avec le commentaire suivant : «C’est un moment de vérité dans la lutte mondiale contre l’extrémisme islamique - Est-ce que le Hamas réussira à installer un Etat terroriste en Cisjordanie ? Est-ce qu’un régime iranien qui soutient le terrorisme réussira à se doter d’armes nucléaires ? Est-ce que des Imams danois réussiront à intimider ... le monde libre. »

Depuis des années (en particulier depuis le 11 septembre) une grande partie de la presse, y compris de « gauche », publie régulièrement de prétendues « enquêtes » , titres racoleurs et photos de femmes voilées et hommes barbus à l’appui, pour démontrer l’existence d’un « complot » islamiste qui menacerait les valeurs occidentales. Elle souffle ainsi sur les braises des tensions, pour des raisons politiques inavouées – ou plus cyniquement parce que cela vend des journaux. Cette campagne honteuse n’a presque jamais été dénoncée par la gauche.

Ceux qui protestent ne sont-ils pas des intégristes ?
Pour l’essentiel, non. On n’est pas obligé d’être intégriste pour être choqué par la publication de provocations racistes. Des millions de musulmans ordinaires ont été choqués, qu’ils soient très pratiquants ou non. Car ils ont compris l’objectif des dessins. Si les attentats suicide en Irak ou en Palestine sont seulement le résultat de la folie de l’islam, et s’expliquent par la nature même du prophète, cela signifie que l’Occident a raison d’occuper l’Irak, qu’Israël a raison d’écraser le peuple palestinien. Les dessins sont publiés dans une tentative claire de soutenir les armées occidentales en Afghanistan et en Irak, et l’Etat d’Israël dans ses violences.

Bien évidemment, des régimes dictatoriaux dans certains pays à majorité musulmane sont ravis de la provocation. Ils peuvent se présenter comme les meilleurs défenseurs de l’islam. On sait aussi que des mouvements religieux fondamentalistes dans ces pays profitent de l’occasion pour faire parler d’eux en occupant la rue à des fins de politique intérieure. Dans les pays occidentaux aussi, quand la gauche abandonne la lutte antiraciste, des forces réactionnaires intégristes, même petites, peuvent en profiter à coeur joie. Dans des pays comme le Nigeria, ceux qui veulent diviser le peuple sur des bases religieuses profitent de la situation pleinement. Mais ils sont loin de représenter la majorité pacifique et tolérante des musulmans dans le monde.

Que fait la gauche ?
Des journalistes à la recherche d’un bon « coup » publient des dessins qui identifient Mahomet à un terroriste, et la gauche en France est marquée avant tout par ... son silence, à part quelques dénonciations symboliques. Lors d’une manifestation à Paris appelée par des organisations musulmanes, la gauche est entièrement absente. Pire, SOS-Racisme a tenté d’organiser des meetings pour... défendre ceux qui publient ces dessins. C’est un  journal habituellement de gauche, Charlie Hebdo, qui suit l’exemple de France Soir en sortant les caricatures mi-février.
Pour les antiracistes, c’est une catastrophe !

Quasiment seul, le MRAP a tenté de sauver l’honneur de la gauche, en annonçant son intention de poursuivre en justice France Soir pour « incitation à la haine raciale ». Mais une procédure judiciaire ne peut pas remplacer une réaction massive pour dire à tous les musulmans : « les antiracistes rejettent ces provocations islamophobes ».

Pourquoi la gauche est-elle paralysée ?
Malheureusement, ce n’est pas la première fois que la gauche montre qu’elle ne veut pas ou ne sait pas réagir contre le racisme anti-musulman. La triste affaire de l’exclusion de jeunes femmes portant le foulard à l’école a été la honte de la gauche française.

Heureusement un certain nombre d’antiracistes ont défendu par solidarité la communauté musulmane. A Londres, 20 000 personnes ont manifesté dignement et dans le calme contre les caricatures, avec le soutien de grandes organisations politiques telles que la coalition contre la guerre en Irak et la campagne pour le désarmement nucléaire. Ils ne revendiquaient ni la censure, ni des représailles, mais la simple reconnaissance d’une faute et d’une provocation. En Autriche, à Graz, soixante-deux vendeurs du journal Kleine Zeitung ont fait grève quand leur journal a publié les caricatures.

En Palestine, le Mouvement pour la solidarité internationale a condamné les dessins. Sa fondatrice, Neta Golan, militante israélo-canadienne a déclaré : « Les dessins publiés au Danemark ont provoqué une colère profonde dans le peuple palestinien... en disant que Mahomet est un terroriste, ils disent que tous les arabes, tous les musulmans sont terroristes. Tout cela renforce l’idée que la vie d’un Palestinien vaut moins que celle d’un occidental.... »

Il faut en France aussi que tous les antiracistes conséquents dénoncent le message néfaste véhiculé par ces caricatures, et ne soient pas dupes de l’argument de circonstance consistant, au nom de la liberté d’expression et de la presse, à entretenir l’idée déjà très répandue que l’Islam serait une religion à part, moins tolérante et plus hostile par nature à la laïcité…

John Mullen (Montreuil),  Colin Falconer (Saint Denis), Ismahane Chouder   février 2006
 

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