Les livres sont des armes

Léon Sedov, Fils de Trotsky, victime de Staline

Léon Sedov, Fils de Trotsky, victime de Staline
Pierre Broué, Editions Ouvrières 1993
277p 125F

      Les révolutionnaires ont toujours été opposés au culte de la personnalité, parce que l'histoire est essentiellement l'oeuvre des masses et non pas de quelques grands hommes. Nous ne voulons pas oublier les millions de héros quotidiens qui poursuivent la lutte pour la justice et le socialisme sans jamais être connus des historiens ou des médias.

      Alors pourquoi un auteur révolutionnaire comme Broué écrit-il une biographie du fils de Trotsky ? Ce n'est pas seulement à cause de son père illustre, ni parce que ce fils, Léon Sedov, a été témoin de grands événements historiques. C'est parce qu'il était, à son propre titre, un révolutionnaire engagé, un auteur politique incisif et, pour ces raisons, une victime de Staline.

      Sédov suit son père en exil en 1927, laissant derrière lui une femme et des enfants. Il était prêt à faire ce sacrifice, sachant que, en tant que parent de Trotsky il y avait une chance qu'on lui laisse partir avec son père, et que plus tard ce serait impossible. Laisser partir Sedov fut une erreur que Staline regretta vivement plus tard.

      Sedov mourra treize ans plus tard dans un hôpital parisien, empoisonné secrètement par la police politique soviétique. C'est seulement 50 ans plus tard, lorsque les archives du KGB sont ouverts, que l'on aura la confirmation qu'il s'agissait bel et bien d'un assassinat politique et non pas d'un simple accident médical.

      Pendant treize ans donc, Sedov collabore au travail que son père considérait le plus important de sa vie : la préservation des idées révolutionnaires internationalistes face à la nouvelle dictature stalinienne, qui réussit à liquider physiquement une génération entière de dizaines de milliers de révolutionnaires, pour asseoir le pouvoir de la nouvelle classe dirigeante.

      Ainsi, dès son exil, Sedov fait de la recherche pour tous les livres de Trotsky dès son exil, et il révise les textes. Il assure la liaison avec les milliers de trotskystes qui restent en URSS, édite le « Bulletin de l'opposition », écrit des dizaines d'articles d'analyse sur la politique de Staline. Chaque numéro du bulletin fut lu par Staline personnellement, et c'est de Staline lui-même que venait l'ordre de tuer Sedov, comme il avait déjà fait exécuter l'autre fils de Trotsky, Sergei (qui pourtant n'était pas du tout engagé dans la politique).

      C'est Sedov qui rédige le « Livre rouge sur les procès de Moscou»¯ qui démonte en détail les accusations contre Trotsky et ses camarades d'être des agents fascistes. Ces procès constituent la pièce maîtresse de l'attaque de Staline contre les vieux bolcheviques qui avaient gardé leurs idéaux de 1917. Cinq des sept membres du bureau politique de Lénine, et 19 membres de son comité central sont accusés. Des dizaines de milliers d'autres sont fusillés sans autre procès. Lors des procès, après des tortures inimaginables, les accusés confessent tous leurs crimes. Face à ce barrage de propagande stalinien, c'est Sedov qui écrit dans tous les journaux qui acceptent de le publier, la vérité historique qui ne sera reconnu officiellement que trente ans après, voire plus.

      Les ouvrages de Broué réussissent toujours à communiquer la complexité du cours de l'histoire. Les débats à l'intérieur de l'opposition trotskyste, par exemple, sur la nature de la couche bureaucratique dirigeante en URSS sont rendus vivants. Ce récit est aussi un hommage aux milliers de personnes qui oeuvraient pour la préservation de la flamme révolutionnaire. Comme Sedov l'a écrit au sujet des
oppositionnels à Staline en Russie: « Il faut s'étonner que les bolcheviks russes tiennent encore car "tenir" en URSS maintenant signifie non lutter, non vivre avec une perspective révolutionnaire, mais se sacrifier passivement au nom de l'avenir, au nom de la continuité historique de l'internationalisme révolutionnaire.»¯

      Même des révolutionnaires qui capitulèrent devant Staline et qui confessaient des crimes imaginaires devant les tribunaux, Sedov les défendait. « Des centaines et des milliers de chefs communistes
auraient été incapables de supporter même la centième partie de la pression continue et effroyable à laquelle furent soumis Zinoviev, Kamenev et les autres. »

      Un livre à lire pour revivre et comprendre la lutte des quelques survivants d'une génération de révolutionnaires écrasée par la machine stalinienne.

John Mullen

Cet article est paru dans Socialisme International (première série) en 1994.
 

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