Interview d'une révolutionnaire australienne

Liz Ross est une militante de gauche à Melbourne depuis de nombreuses années. Déléguée syndicale à la Sécurité sociale de 1983 à 1993, elle a participé activement à la campagne pour la libération des femmes et des gays depuis 1972. En parallèle, elle a rejoint les organisations socialistes à partir des années soixante-dix en plus de jouer un rôle moteur dans le développement d’actions de solidarité avec les luttes syndicales.

 A ce propos, elle a raconté l’histoire de la grève des infirmières de Victoria en 1986 dans son livre « Rebel Women in Australian Working Class History » (Femmes rebelles dans l’histoire de la classe ouvrière australienne). D’ailleurs, elle écrit régulièrement sur les questions syndicales pour la presse révolutionnaire. En 2004, sa dernière publication Dare to Struggle, dare to win (Oser lutter, oser gagner) retrace l’histoire de la lutte du syndicat combatif de la Fédération des travailleurs du bâtiment, une histoire de résistance sociale écrite avec les mots des militants de base de l’époque. En donnant largement la parole aux travailleurs eux-mêmes, ce livre tire les leçons des luttes ouvrières, qui propose une analyse de gauche de la période ainsi qu’un argumentaire en faveur d’une organisation révolutionnaire. Liz est membre de Socialist Alternative.1
 

S.I. Comment es-tu devenu militante révolutionnaire ?

J’avais accroché sur mes murs des photos d’étudiants français portant des masques blancs tâchés de sang à côté d’un poème de résistance vietnamienne contre les « anges de la mort », ces hélicoptères américains qui déversaient une pluie de destruction du ciel pour me rappeler mon opposition à la guerre et au gouvernement australien qui envoyait des jeunes conscrits comme chair à canon. Mais en général, je soutenais les manifestants au bord du trottoir pas en leur sein. Mais, très vite je participais moi-même aux manifestations de rue, inspirée par ceux qui protestaient contre la guerre du Vietnam et par les militants pour la libération des femmes. Cela me conduisit à participer au mouvement homosexuel de libération puis à la politique révolutionnaire.

Ce n’était pas un chemin facile. J’étais influencée par le séparatisme, le mouvementisme et des conceptions similaires. J’évoluais d’une idée à l’autre, mais je participais toujours aux actions, les campagnes et aux les manifs tout en essayant de comprendre comment tout cela
fonctionnait. La gauche, qui avait émergé par les campagnes, en particulier contre la guerre au Vietnam, était mobilisée – les International Socialists (IS), le Parti social démocrate (DSP, ex SWP, trotskistes alignés sur leurs homologues américains) et le Parti communiste. Ils participaient tous aux mouvements, débattant des idées, des perspectives de campagnes, de la nécessité de manifestations et d’autres actions militantes.

Avec le déclin des mouvements, la question « Que faire ? » devint plus pressante. J’avais initialement adhéré au DSP, puis à IS quand j’ai commencé à douter de l’analyse de la Russie comme Etat ouvrier dégénéré et que j’ai commencé me poser la question des moyens d’arriver à la libération des femmes. C’est au début des années quatre-vingt que j’ai finalement compris le rôle central des travailleurs dans la société et que j’ai adhéré complètement à politique de l’IS.

S.I. Est-ce difficile d’être révolutionnaire aujourd’hui en Australie?

Au cours des années soixante et soixante-dix, les idées révolutionnaires étaient beaucoup plus en  vogue qu’aujourd’hui – les soulèvements ouvriers à travers le monde donnaient une crédibilité à l’idée d’un changement révolutionnaire. La gauche organisée était plus importante et des groupes plus petits émergeaient des révoltes de l’époque. Il était plus facile de s’engager dans la politique révolutionnaire. Ceci dit, le monde d’aujourd’hui, avec ses désastres, les ravages du capitalisme, les guerres meurtrières, pose avec plus d’acuité la question « révolution ou barbarie ». Nous l’avons vu, que ce soit pour les droits des travailleurs, le mouvement contre la guerre en Irak, la campagne anti-capitaliste et même les mouvement de défense des travailleurs noirs et des réfugiés, il est possible de mobiliser des centaines de milliers de personnes (plus d’un million en Australie lors de la manifestation du 14 février 2003 contre la guerre du Golfe). Mais c’est  plus difficile que dans les années soixante et soixante-dix de les faire adhérer à des organisations de lutte pérennes.
 

S.I. Quelles sont les victoires et les défaites les plus importantes pour la classe ouvrière australienne ces dernières années?

Vers la fin des années soixante-dix, les classes dominantes dans le monde entier ont cherché à remettre en cause les acquis des luttes ouvrières. La classe dominante a utilisé différentes tactiques pour faire baisser les salaires, aggraver les conditions de travail et détruire les organisations syndicales. Reagan et Thatcher, qui détenaient tout le pouvoir aux Etats-Unis et au Royaume Uni, ont choisi l’option d’une attaque frontale contre les syndicats. En Australie, la guerre déclarée du gouvernement Fraser entre 1975 et 1982 n’ayant pas marché, une option plus « soft » de collaboration de classe fut essayée. Un contrat social entre les sociaux démocrates australiens et le conseil des syndicats australiens fut signé en 1983. Connu sous le nom de « L’Accord », ce pacte prévoyait des baisses de salaires pour les travailleurs et des augmentations de profits pour les patrons, tout ça derrière la rhétorique de la formule « gagnant-gagnant ». Entre 1983 et 1996, cet « Accord » a permis un transfert considérable de revenu des travailleurs vers les employeurs et un grave déclin du taux de syndicalisation. Un grand succès pour la classe dirigeante, un désastre pour les travailleurs.

Un des résultats prévisibles de ces années-là fut qu’il jeta les bases de l’élection d’une coalition du Parti libéral et du Parti national en 1996, une nouvelle défaite pour les travailleurs. Hormis la dernière élection en octobre 2004, cette « coalition » – une coalition de longue date entre partis représentants la bourgeoisie urbaine et rurale (Parti libéral), l’agriculture capitaliste et l’industrie minière (Parti national) – a toujours mené campagne contre les Australiens noirs et les réfugiés, avec des promesses d’une meilleure répartition pour tous (même si quelques uns en bas de l’échelle en pâtiraient).

La dernière élection s’est concentrée sur les avantages sociaux pour les travailleurs et le coup de grâce fut porté quand le premier ministre a conclu un accord avec le syndicat des travailleurs forestiers, coupant l’herbe sous le pied des Verts et des Travaillistes et semant la zizanie dans les organisations syndicales. Il n’y avait plus besoin de discours racistes pour gagner. Il y avait peu de réfugiés dans les centres de rétention et le mouvement de défense des aborigènes d’Australie était atomisé, divisé et marginalisé encore plus avec les politiques de la Coalition. Sans parler du manque de structure de la gauche réformiste et leur incapacité d’étendre la lutte.

Cependant, la caractéristique constante de la politique de la coalition, c’est la guerre permanente contre les travailleurs organisés. Le ministre de l’industrie, Peter Reith, a clairement annoncé que l’intention de son gouvernement était de « défaire les erreurs des 100 dernières années ». La coalition attaque aussi la santé, l’éducation et la sécurité sociale, des acquis de la période de boom économique d’après 1945, pour les remplacer par un système inégalitaire, dit des « deux tiers ». Avec un taux de syndicalisation et de grèves au plus bas, la coalition a sûrement marqué des points pour la classe dirigeante. Mais, du fait que les syndicats ont un peu tenu tête malgré leur affaiblissement et qu’ils sont de nouveau en position de force du fait de  la rareté de la main-d’œuvre, la coalition est contrainte de passer encore une fois à l’offensive.

Malgré le fait que l’économie continue à garder la tête au-dessus de l’eau par une demande forte de la consommation et de la construction et des exportations de minerai et de pétrole en hausse, les profits et les gains de productivité des années « Accord » sont révolus. La dernière législation, prévue pour le deuxième semestre de 2005, est destinée à casser une fois pour toute les accords de branches sur les salaires et les conditions de travail ainsi que les droits syndicaux,d’une part grâce à des lois anti-ouvrières, et d’autre part en soutenant les patrons par des aides et des subventions.

Ces dernières sont essentielles car de nombreux patrons n’ont pas voulu risquer leurs profits dans une lutte avec les syndicats, même dans l’intérêt de toute la classe capitaliste. Et ils n’ont toujours pas oublié la défaite il y a quelques années quand la coalition a été contrainte de renoncer devant le très puissant syndicat maritime, le « Maritime Union of Australia ».

Le MUA a remporté une victoire significative. Suite à un ensemble d’actions menées par l’employeur, Patrick Stevedores, en concertation avec le gouvernement fédéral, le syndicat était depuis longtemps au courant de l’attaque qui se préparait. Il a d’abord surtout compté sur la solidarité internationale pour se défendre. Mais quand tous les employés sans exception ont été virés et remplacés par des jaunes protégés par des agents de sécurité cagoulés avec des chiens, le syndicat a réagi avec force en organisant des piquets de grève partout dans le pays. Des milliers de manifestants ont rejoint les piquets et ont fait grève en solidarité avec les dockers.

Le tournant est venu quand un piquet de grève à Melbourne s’est trouvé face à la police et des hélicoptères qui avaient l’ordre d’attaquer à l’aube. Des milliers d’autres manifestants arrivèrent pour encercler les forces de l’ordre. Face à cette marée humaine, les policiers ont du négocier en mauvaise position pour que les grévistes les laissent partir. Ailleurs, dans le pays, des faits similaires se sont produits, sans atteindre l’ampleur de celui de Melbourne, qui ont permis de polariser la situation et contribuer à une large victoire pour les syndicats et une défaite pour le gouvernement.

Ce fut une victoire, mais la direction du MUA l’a laissée glisser entre ses doigts. Le syndicat était sauvé, mais pas les emplois et les conditions de travail des salariés. Ils ont été livrés au patronat, car la direction des syndicats a fini par concéder tout ce que le patron de Patrick, Chris Corrigan, exigeait avant le déclenchement de la grève. Cette perte, en plein cœur de la victoire, était un legs des années de l’ « Accord », quand les emplois des docks était détruits alors que les syndicats qui « coopéraient » avec le gouvernement qui cherchait à restructurer et à rationaliser. Tout cela contribuait à la réduction de l’influence de la base syndicale sur ses organisations.

Ceci dit, le gouvernement a été marqué par cette expérience. Plutôt qu’une offensive frontale contre les puissants syndicats comme celui de la Construction, des Forêts, des Mines et de l’Énergie, le gouvernement s’est contenté de les diaboliser et de laminer leurs actions par une batterie de mesures législatives nouvelles et plus particulièrement la nouvelle Loi sur les relations industrielles qui rentrera en vigueur au cours de la seconde moitié de l’année 2005.

Mais le secteur de la construction est encore en plein boom avec 25 milliards de dollars actuellement investis dans différents projets. De plus, un réel manque de main-d’œuvre et un fort taux de syndicalisation posent un sérieux problème aux patrons du secteur. Le secteur de la Construction est fortement syndiqué et la CFMEU est un des syndicats les plus militants, doté d’une longue tradition de gauche et de liens historiques avec le Parti communiste depuis la fin des années quarante.

Les travailleurs australiens ont une longue tradition d’organisation et, malgré la baisse de syndicalisation et du niveau de combativité, il y a toujours eu un très large soutien pour les syndicats et la défense du droit du travail, pendant toutes les années Howard. Face à la nouvelle législation, le mouvement syndical se mobilise avec des grèves et d’autres actions pour le mois de juin 2005, premiers pas d’une campagne plus longue. Cependant, vu l’héritage de ces vingt dernières années (un mouvement affaibli par les défaites, la désyndicalisation et peu d’actions pour entraîner les travailleurs), il n’y a aucune garantie de victoire contre les nouvelles lois.

S.I. Quels sont les liens entre la classe dirigeante australienne et l’impérialisme américain ?

Depuis la fin du dix huitième siècle, quand l’Australie fut colonisée, la classe dirigeante australienne a toujours eu une politique d’alignement sur les puissances impérialistes dominantes. Elle a toujours soutenu cette alliance par l’envoi de troupes dans presque chaque guerre menée. Une des plus remarquables fut évidemment la guerre du Vietnam pendant laquelle les dirigeants australiens encouragèrent activement l’intervention américaine et envoyèrent des troupes bien avant que les américains en fassent la demande.

Plus récemment, l’Australie a envoyé des troupes pour la guerre du Golfe en 1990-1991 et en 2003, mais aussi en Afghanistan. Bien sûr, la classe dirigeante australienne a intérêt, comme les États-Unis, à s’assurer une stabilité mondiale pour le bon déroulement des affaires. Mais c’est également le cas pour d’autres pays qui n’ont pas envoyé de troupes. Alors, le point de vue de la gauche réformiste est que l’Australie de Hawke et Howard était aux ordres des États-Unis, mais il ne faut pas oublier que c’est en fait l’Australie qui a mis la pression sur les États-Unis pour qu’elle puisse participer à la première guerre du Golfe. Ce qui est plus sûr, c’est que le gouvernement australien a envoyé des troupes pour pouvoir négocier le soutien des américains dans sa propre région.

Cette vision permet de mieux expliquer pourquoi la participation s’est accentuée. En 1991, l’Australie a envoyé une force militaire très réduite. Cela correspondait à une situation stratégique favorable en Asie et dans le Pacifique, alors que l’on espérait que les « Tigres asiatiques » poursuivent sans peine leur boom économique. Même dans le scénario le plus pessimiste, ils pouvaient compter sur l’Indonésie de Suharto pour assurer la stabilité dans la région. En 1998, avec un regain de tensions dans le Golfe, la situation avait changé. Suharto a été limogé et le Timor oriental était en effervescence. Craignant le pire, Howard a envoyé des troupes spéciales pour aider les Américains dans le Golfe. Comme l’a dit à l’époque l’expert militaire australien, Paul Dibb : « Nous payons notre part maintenant car nous pourrions avoir besoin de l’assistance américaine ultérieurement. »

La situation a continué à se dégrader. Après le 11 septembre 2001, les stratèges australiens dénonçaient « l’arc d’instabilité » qui s’étendait de Aceh, à l’extrême nord-est, jusqu’aux îles Salomon et Fidji en passant par Ambon et le Timor oriental, la Papouasie occidentale, la Papouasie Nouvelle Guinée et Bougainville. Pas surprenant, dans ce contexte, qu’Howard ait envoyé le plus grand contingent militaire en Afghanistan pour remplacer une bande de meurtriers par une autre.

En 2002, la « guerre contre la terreur » changea de plusieurs façons : le gouvernement australien soutint la campagne contre l’Irak avec enthousiasme. Puis il y eut les attentats de Bali en octobre. Des voix nationalistes s’élevèrent pour s’opposer à une nouvelle guerre contre l’Irak, arguant qu’il fallait que l’Australie se concentre sur sa propre région d’influence. Alan Oxley, président  du Centre d’Etudes APEC, expliqua clairement la position de l’impérialisme australien :

 « Nous voulons augmenter notre capacité anti-terroriste. Ceci veut dire une capacité militaire accrue…. Pouvons-nous assurer par nos propres moyens mêmes ces changements ? Quelles que soient les sommes que nous investiront, notre économie nous permettra jamais d’avoir suffisamment d’influence, [mais] les États-Unis peuvent créer des conditions qui permettent aux actions des Australiens d’avoir des effets bien plus importants … Une action contre l’Irak… est essentielle pour encourager les États-Unis à œuvrer contre l’extrémisme islamique dans l’Asie du Sud-Est. Nous ne pouvons faire cela tout seul… »

En même temps, avec cette augmentation des dépenses militaires, Howard construit une politique étrangère indépendante afin d’établir une sphère d’influence dans la région. Ceci n’est pas une stratégie de « défense », l’Australie n’est nullement menacée par une quelconque invasion. Selon un rapport récent : « Une invasion de l’Australie est le cas militaire le moins probable auquel le pays aurait à faire face ».

Quelle est donc la sphère d’influence de l’Australie ? Elle est restée notablement la même depuis des décennies. En 1896, la Commission militaire inter coloniale recommande « qu’au lieu de penser en termes seulement du continent australien et de la Tasmanie… la région de défense de l’Australie devrait être étendue pour inclure la Nouvelle Zélande, la Nouvelle Calédonie, les Nouvelles Hébrides, la Nouvelle Guinée et des parties de Bornéo comme de Java ». Le Livre Blanc de Howard stipule : « Notre deuxième objectif stratégique est d’encourager la stabilité, l’intégrité territoriale et la cohésion de nos voisins proches, à savoir l’Indonésie, la Nouvelle- Zélande, la Papouasie Nouvelle Guinée, le Timor oriental, et les îles du Pacifique du sud-ouest… ».

C’est dans ces îles que les investissements australiens doivent être protégés contre les syndicalistes locaux ou les menaces de nationalisation. Il y a ainsi les matières premières, notamment le pétrole au large du Timor oriental et les riches mines de l’ouest de la Papouasie Nouvelle Guinée. De plus, il y a la question vitale des voies maritimes. Un sixième du commerce australien – presque 30 milliards de dollars par an - passe par les détroits de l’Indonésie pour rejoindre les partenaires commerciaux dans le nord de l’Asie. Les dirigeants australiens redoutent plus que tout des troubles dans cette zone.

Les cercles du pouvoir australiens, loin d’être à la solde de n’importe quelle puissance impérialiste, poursuivent leur propre programme cynique et impitoyable. Le débat sur le rôle impérialiste de l’Australie dans la région est très important au sein de la gauche australienne. A gauche, seules la Socialist Alternative et l'ISO sont des anti-nationalistes conséquents dans leur critique de la classe dominante australienne. Quand le gouvernement australien a envoyé des troupes au Timor oriental pour « sauver » la population d’un massacre, il a été applaudi par presque toute la gauche réformiste et même par des groupes comme DSP. Les seuls à condamner l’action ont été la Socialist Alternative et l’ISO en soulignant l’exploitation du pétrole et des visés impérialistes dans la région. Ainsi malheureusement, pour l’instant, cette analyse de l’impérialisme australien reste minoritaire au sein de la gauche.

S.I. Quelles sont les forces de l’extrême droite ?

Il n’y a pas eu d’émergence de l’extrême-droite en Australie. Ses tentatives de rassemblements ont démontré sa marginalité extrême – pas plus de 30 personnes – sans compter qu’ils furent systématiquement dispersés par des contre-manifestations de gauche de plusieurs centaines de personnes.. La seule mobilisation politique de la droite sous la direction de Pauline Hanson et sa One Nation Party – qui avait attiré certains membres ouvertement d’extrême-droite, a également été battue tant par la mobilisation de la gauche que par l’adoption sans réserve de leur politique raciste par la coalition de droite.

S.I. Quel est l’état de la Gauche, du mouvement altermondialiste et anti-guerre ? Quels sont les défis majeurs pour la gauche dans les années à venir ?

Jusqu’en 2004 on a vu les mobilisations anti-guerre et anti-capitalistes. Mais depuis la réélection de Howard en octobre 2004, le mouvement se concentre sur la défense des droits syndicaux,  en particulier ceux des syndicats étudiants.

Il n’y a plus de mouvement anticapitaliste et, depuis les manifestations monstres d’avant mars 2002, le mouvement anti-guerre se limite à quelques groupes anti-guerre ou « pacifistes » dans les villes principales du pays même si les sentiments anti-guerre restent forts. Le mouvement anticapitaliste à bien mobilisé des milliers de gens dans des actions lors du Forum économique mondial à Melbourne en 2001, mais il y a trop peu de forums de ce genre pour mobiliser en permanence. La réappropriation du 1er mai pour célébrer la fête des travailleurs à Melbourne et pour renforcer la gauche ont été des réelles avancées.

Certains groupes anti-guerre ont été capables d’organiser des rassemblements après l’invasion de l’Irak et sont en train de mobiliser pour le rassemblement annuel « Hiroshima » en août. La campagne sur les réfugiés – pour libérer tous les réfugiés des centres de détention et la lutte contre la politique raciste du gouvernement (qui étend le bouclage des frontières afin de choisir les plus « aptes » à immigrer) a été une campagne très mobilisatrice et a contribué à changer l’opinion publique en faveur des réfugiés. Les syndicats ont participé à ces mouvements, avec même le soutien officiel des TUC (Conseil National des Syndicats) dans les deux États principaux, NSW et Victoria.

La gauche se développe à partir de ces luttes. Mais, dans l’ensemble, la plupart des groupes n’ont pas dépassé les quelques centaines de membres. Certains sont restés encore plus petits. La gauche radicale organisée est très petite en Australie. Elle compte tout au plus 1 500 adhérents. Le groupe qui revendique le plus d’effectifs, Socialist Alliance, est une coalition large de militants de gauche du DSP et de l’ISO qui s’est créée selon des modalités similaires à la défunte Socialiste Alliance de Grande Bretagne.

La principale source de recrutement de l’extrême gauche en Australie reste les facs. Nous recrutons les gens sur nos idées et autour des campagnes auxquelles nous participons. Socialist Alliance est de loin le groupe le plus grand dans les facs. Nous avons lancé des campagnes en opposition aux attaques contre les syndicats d’étudiants et les frais d’inscription. Parvenir à garder ces étudiants une fois devenus salariés est un défi majeur pour notre groupe.

Mais, du fait que de plus en plus d’étudiants sont obligés de travailler pour survivre, les liens entre le syndicalisme étudiant, le syndicalisme ouvrier et le groupe sont de plus en plus évidents. Le gouvernement de Howard s’attaque en premier contre ses interlocuteurs sociaux et c’est justement les emplois à mi-temps précaires qu’occupent les étudiants qui sont en première ligne. De ce fait, nos membres sont certes les mieux préparés pour affronter les réformes attendues, mais sont éparpillés et ne peuvent pas influencer la lutte. Ils peuvent seulement utiliser ces luttes pour se former. En plus, nos perspectives de recrutement restent minimes pour l’instant.

S.I. Que fait ton groupe Socialist Alternative  ?

Ce qui est vital pour notre organisation, est notre journal mensuel, Socialist Alternative. Comme le disait Lénine, c’est « le fil à plomb » autour duquel nous pouvons bâtir. Avec ce journal, nous avons débattu nos réponses sur les questions essentielles comme le soutien à la résistance en Irak, notre prise de position contre l’intervention australienne au Timor oriental, les Iles Salomon et la Papouasie Nouvelle Guinée. Quand la gauche réformiste était au plus bas suite à la réélection de Howard en 2004, notre journal a analysé comment Howard avait gagné et les raisons pour laquelle il fallait prendre les devants contre le gouvernement.

A travers les ventes du journal, dans la rue dans les facs, dans des meetings politiques ou dans les manifs, dans les classes ou au boulot, nous testons nos arguments, leur validité pour les militants et comme alternative aux idées réformistes. Et cela établi notre « présence » partout où nous sommes. Personne ne vient dans un groupe totalement convaincu de tous les arguments et de ce qu’il faudrait faire. Face au « romantisme » de la révolution, vendre le journal, participer aux réunions ou simplement parler avec les gens intéressés par nos idées peut paraître ennuyeux, et parfois vain. Il faut convaincre nos membres que d’être socialiste révolutionnaire est un processus d’apprentissage, une « assurance » politique contre la démoralisation et le meilleur moyen d’affiner nos armes pour les combats à venir.

Le vrai défi qui nous est lancé à tous, où que l’on soit, est comment construire à partir des petits groupes que nous avons constitué maintenant. Si notre but est de construire pour la révolution, alors notre tâche première est de grandir en quantité et en qualité en utilisant d’un côté, une meilleure compréhension de la théorie, de la pratique marxiste et de l’histoire de la classe ouvrière et, de l’autre, l’expérience militante pour construire les forces qui seront susceptibles de produire un changement révolutionnaire.

Propos recueillis par John Mullen

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1 En Australie, deux organisations se réclament des idées de la tendance Socialisme International - le International Socialist Organisation et Socialist Alternative.
 

Cet article est paru dans Socialisme International N° 13 en août 2005

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