Interview d'un révolutionnaire écossais

Le Scottish Socialist Party est une des réussites récentes de l’extrême gauche en Europe. Bien évidemment on ne peut pas transférer directement un modèle d’un pays à un autre, surtout concernant des pays aussi différents que la France et l’Ecosse. Cela dit, l’expérience écossaise comporte des enseignements pour les révolutionnaires français qui cherchent à construire une force anticapitaliste plus large.
Nous avons parlé à Alister Black, éditeur de la revue Frontline et membre du comité international du Scottish Socialist Party (SSP)

Socialisme International : Quelle est la situation générale de la lutte de classe en Ecosse ? Quelles sont les victoires et défaites majeures de ces dernières années ?

La lutte de la classe ouvrière organisée a été à un niveau historiquement bas durant ces dernières années. En ce moment en Ecosse, nous avons une grève nationale des travailleuses des crèches. Il faut bien noter que c’est la première grève nationale menée par un groupe de travailleurs depuis la grève des Mineurs en 1984-85. On voit bien que le niveau de lutte de classe n’est pas tout à fait équivalent à celui de la France.

En même temps, on assiste doucement à une resyndicalisation ainsi qu’un tournant à gauche partiel dans certains syndicats, notamment après l’élection des dirigeants syndicaux connus comme étant « le clan des râleurs » (awkward squad). Malheureusement, la plupart d’entre eux soutiennent toujours le Labour. Mais quelques uns ont pris des positions plus radicales et ont décidé de soutenir le SSP. A la différence de la France, le soutien des syndicats est très important pour les partis des travailleurs, de gauche. Le Labour a été fondé par les syndicats, notamment le RMT (syndicat de transport du rail et maritime). En ce moment, le RMT s’est affilié au SSP, ce qui a conduit à leur expulsion du Labour. Il y a également la branche de l’Est du syndicats des travailleurs de la communication qui s’est affiliée – ils ont joué un rôle central dans une série de grèves illégales et très dures ces dernières années. Il y a aussi un grand nombre de motions pour le congrès du syndicat des pompiers réclamant la désaffiliation du Labour.

Le SSP a toujours considéré le soutien des travailleurs en lutte comme très important. Avec la mobilisation actuelle des salariées des crèches, le parti s’est bien comporté pour organiser la solidarité avec elles et est intervenu politiquement à l’aide de notre bulletin « nursery nurses voice » (la voie des travailleuses de crèche). Nous avons poussé le STUC (syndicat de la branche) à organiser une manifestation nationale de soutien aux grévistes afin de faire le lien avec les fonctionnaires du syndicat PCS qui sont actuellement en grèves perlées. Nous avons provoqué un vote au parlement écossais qui attaquait le Labour comme n’ayant pas la volonté de soutenir les travailleuses des crèches dans leur demande d’une négociation nationale sur les salaires. Le syndicat a désormais vendu la grève, et s’est mis d’accord pour des négociations locales, mais des milliers de grévistes voulaient continuer les actions.

L’impact du parti sur ces travailleuses a été clair. Lors d’une journée d’action en mai, elles chantaient des chansons qui mentionnaient Tommy Sheridan et le SSP et elles lançaient les noms de nos députés lorsqu’ils venaient parler dans les assemblées générales. Nombre d’entre elles ont rejoint le parti demandent maintenant à leur syndicat de se désaffilier du Labour (ce qui est peu probable, mais c’est une autre histoire…).

En dehors des syndicats, nous avons bien sûr vu le magnifique mouvement anti-guerre dont je parle plus bas mais aussi des campagnes plus petites sur des problèmes spécifiques. Le SSP a fait campagne pour la fin d’un système d’impôts locaux injustes, la “council tax” qui est vraiment réactionnaire. On a poussé pour une alternative qui est beaucoup plus progressiste en faisant payer aux riches leur part. Le mois dernier, nous avons organisé une manifestation de 2000 personnes à Glasgow sur le sujet. On s’est impliqué dans d’autres campagnes notamment le soutien aux réfugiés et aux sans papiers et on a appelé à la fermeture d’un centre de détention de réfugiés appelé Dungavel. Le parti a même organisé une campagne qui a permis la libération sous caution de détenus à Dungavel qui ont fini par dormir chez des membres du parti. La député Rosie Kane a fait la une des journaux quand elle a accueilli une détenue et son enfant dans son petit appartement à Glasgow, en plus d’elle-même et de ses deux filles.

 De plus, le parti s’implique dans des problèmes plus locaux comme lutter pour éviter la fermeture de services locaux. On s’est engagé dans une occupation très dure d’une piscine à Glasgow qui s’est terminé par l’irruption de la police. De petites campagnes comme celles-ci ou contre la fermeture de bureaux de poste sont d’excellents moyens pour construire des liens avec les gens localement et permet vraiment d’ancrer le parti dans le mouvement des travailleurs.

Et nous poursuivons la lutte sur des questions internationales comme la Palestine, la Colombie, etc.

S.I. Qu’est ce qui a changé avec le mouvement anti-guerre ?

Le mouvement anti-guerre a été le mouvement de masse le plus grand que nous ayons vu en Grande Bretagne depuis des années. En Ecosse, nous avons vu une manifestation de 100 000 personnes à Glasgow le 15 février 2003 – il se trouvait que Tony Blair assistait au congrès du Labour écossais ce jour-là. Et le mouvement n’est toujours pas retombé. Il est resté actif pour demander des comptes aux Occupants. Vu que la situation en Irak se dégrade, de plus en plus de monde arrive à la conclusion que le mouvement anti-guerre avait raison. Tony Blair s’est fait prendre pour avoir menti sur les Armes de Destruction Massive et maintenant nous avons le scandale des soldats britanniques qui torturent les détenus irakiens. Les gens se demandent pourquoi on a fait cette guerre et pourquoi les troupes britanniques sont toujours là-bas. La résistance irakienne a aussi eu un impact sur la perception du public.

La guerre a été un facteur majeur dans l’élection de 6 députés du SSP au parlement écossais le 1er mai de l’année dernière (mais ce ne fut pas le seul facteur). L’élection a vu également 7 élus Verts de même que pas mal d’indépendants radicaux. Ca a été la première fois que le pouvoir électoral des principaux partis, notamment du Labour, a été bousculé en Ecosse. La guerre a mis aussi les autres partis anti-guerre (le Scottish national party  et les Démocrates libéraux) sur le devant de la scène. Mais une fois que la guerre a commencé, ils se sont rangés sur une ligne de soutien des troupes. De notre côté, nous nous sommes opposes de manière conséquente à la guerre en continuant à brandir le sujet et à faire campagne dessus. Nous demandons désormais le retrait des troupes britanniques d’Irak et le retrait de toutes les forces d’Occupation de la coalition.

 Pour le SSP, il s’est trouvé que nous avons travaillé avec la communauté musulmane en Ecosse de façon encore plus proche que ce que nous avions fait auparavant. Ca a payé avec par exemple le « conseil des électeurs musulmans » d’Edinburgh qui a appelé à voter pour nous pour le parlement Ecossais.

S.I. Quel type de parti est le SSP ?

C’est une question qui cause beaucoup de controverse. Lorsque le SSP s’est monté beaucoup de gens à gauche étaient sarcastiques à son sujet. Le Comité pour une Internationale des Travailleurs (formellement Militant en Grande Bretagne) s’est opposé au mouvement de ses membres écossais pour monter le parti, disant que ce n’était pas un parti révolutionnaire. De la même façon, le Socialist Workers Party anglais a dit que révolutionnaires et réformistes ne pouvaient cohabiter au sein d’un même parti. Ces derniers ont changé leur position et ont rejoint le SSP et le restant du CWI d’Ecosse est resté dans le parti.

Répondre à la question nécessite d’être au courant de l’histoire du parti. Il a été fondé par des marxistes qui avaient un projet d’union de la gauche autour de questions sur lesquelles on était d’accord. En ce sens, il a réussi, mais il a aussi rassemblé des couches plus larges. Des individus du Labour et du SNP nous ont rejoint et de nombreux militants de mouvements comme le mouvement anti-guerre ou celui des réfugiés. L’affiliation des syndicats a été aussi très importante.

Je caractériserais donc le SSP comme un parti socialiste large, avec un programme d’action de lutte de classe et une direction Marxiste. Le parti est ouvert à tous ceux qui se reconnaissent comme socialistes, avec avant tout la conscience d’appartenir à un camp déterminé dans la lutte de classe. Pas besoin d’être un marxiste, un trotskyste ou d’avoir lu le Capital dix fois. Dans la période actuelle, avec le New Labour supportant de plus en plus le néolibéralisme et la faillite des vieux partis staliniens, nous avons besoin de reconstruire les idées socialistes, de recréer un parti qui soit réellement celui des travailleurs et le SSP est le type de parti qui peut y arriver.

S.I. Quelles sont les principales réussites du SSP jusqu’à présent et dans quels domaines il a été le plus difficile de faire des progrès ?

Le parti a vraiment réussi à unir la gauche, ce que beaucoup de gens croyait impossible. Jusqu’à présent, nous avons évité les scissions qui font du dégât et les expulsions qui ont affaibli la gauche par le passé. Nous avons une structure ouverte et démocratique au sein du parti qui donne beaucoup de pouvoir aux branches locales. Nous permettons aux tendances de s’organiser en « plate-forme » au sein du parti et elles ont le droit de garder leurs propres liens internationaux si elles le désirent ainsi que de diffuser leur propre matériel en interne dans le parti.

Nous avons construit le parti pour atteindre entre 3000 et 3500 membres et branches dans toutes les régions d’Ecosse, des Iles Orkney jusqu’à la frontière. La plupart des membres du parti ne sont pas des membres des groupes constitutifs qui ont fondé le parti, donc le parti n’est pas dominé par une plate-forme particulière.

Tout ceci a été possible en trouvant un écho dans la classe ouvrière écossaise. Des études ont montré Tommy Sheridan comme l’homme politique le plus reconnu en Ecosse. La position de nos députés qui au lieu de toucher leur salaire annuel complet de 55 000 £ (environ 85 000€) touchent le salaire moyen pour reverser le reste au mouvement a été vraiment populaire. Le SSP n’est pas vu comme un parti qui s’intègre au système politique corrompu. De même, la volonté de nos représentants de se mettre en première ligne a accru notre crédibilité. Tommy Sheridan s’est retrouvé en prison plusieurs fois, la dernière en date pour avoir bloqué pacifiquement une base nucléaire sous marine. De plus, Rosie Kane, une autre de nos députés, a pris personnellement la direction de la campagne pour les réfugiés et les sans papiers comme je le disais tout à l’heure. Nous avons participé à des campagnes à la base tout en poussant la lutte de classe dans les syndicats et les mouvements de masse.

Une autre question importante a été notre implication dans les campagnes démocratiques et constitutionnelles. Le SSP se bat pour une Ecosse socialiste et indépendante. Nous pensons que cela reflète l’importance de la question nationale en particulier chez les travailleurs écossais. Nous nous sommes impliqué dans la fondation d’une « convention constitutionnelle » pour amener ensemble les partis pro-indépendance notamment les Verts, le SNP, et le parti des retraités pour discuter de nos différentes perspectives concernant l’indépendance. Nous n’en sommes qu’au début, mais après une controverse houleuse au sein du SNP, l’aile droite du SNP céda à la pression, et consentit d’y prendre part. Nous verrons ce que ça deviendra.

Nous avons aussi maintenu une perspective internationale, prenant part aux campagnes de solidarité avec la Palestine, le Kurdistan et la Colombie. Nous avons envoyé une grosse délégation aux Forums Sociaux Européens de Florence et de Paris, avec notre section de jeunes, le Scottish Socialist Youth, qui a emmené des douzaines de jeunes aux FSE.

J’ai déjà souligné nos réussites avec nos 6 élus et en gagnant l’affiliation des syndicats.

Nous avons bien sûr fait face à des difficultés aussi. Nous n’en sommes qu’au début du processus pour se relier à la plupart des travailleurs en Ecosse. Un problème particulier concerne la couche importante de jeunes qui se désengagent de la politique. Je veux parler de ceux qui vivent dans les pires conditions de pauvreté et font face aux problèmes les plus difficiles en terme de logement, de chômage et de drogue. Permettre à cette couche de s’engager politiquement ou même de voter est un vrai défi auquel nous essayons de faire face avec nos campagnes pour abandonner la « Council Tax », donner l’accès aux repas gratuits à l’école, etc.

Sinon, nous devons améliorer notre collecte de fonds ainsi que les ventes du journal. Le parti est quasiment en permanence dans les difficultés financières, mais ce n’est pas une découverte à gauche !

S.I. Comment combinez vous le travail dans des mouvements larges avec le recrutement de nouvelles personnes aux idées révolutionnaires ?

Le SSP a participé à de véritables fronts uniques comme la « Coalition Ecossaise pour la Justice et contre la Guerre». Nous voulons travailler de manière loyale et démocratique avec des mouvements plus larges et non pas monter nos propres campagnes dans l’ombre ou nos propres groupes de front. Nous pensons que ça a généralement desservi la gauche dans le long terme.
Lorsque nous avons mené nos propres campagnes, on a pris le soin d’impliquer d’autres forces comme les Verts et le SNP. Ainsi pour notre campagne « Abandonnons la Council Tax » nous avons invités des orateurs du SNP (qui ont refusé) et des Verts (qui ont accepté).

Au sein d’une plus large couche de militants individuels comme dans le mouvement anti-guerre, je pense que le SSP a réussi à éviter l’accusation de récupérer le mouvement et a gagné beaucoup de respect en retour.

Dans les manifs de masse, sur les piquets de grève, etc., nous avons à disposition notre matériel et nous organisons nos propres assemblées et meetings auxquels nous invitons les militants. Par exemple, on a organisé récemment une très bonne assemblée pour les travailleuses des crèches à Glasgow.

S.I.. Quel est le rôle de votre journal ? Où et comment le vendez vous et à qui ?

Notre journal, le Scottish Socialist Voice, sort toutes les semaines. Chaque branche a généralement une activité politique hebdomadaire, une table ou une vente de journaux durant lesquelles on a des pétitions à faire signer en lien avec les campagnes du moment, et nous y vendons le journal. On le vend aussi en manif, dans les réunions publiques etc. Le lectorat va donc du militant « pur et dur » jusqu’au membre  occasionnel du public qui s’arrête à nos tables et le contenu essaie de refléter ça. Le journal a d’abord un rôle d’agitateur, portant les campagnes auquel le parti participe à l’échelle nationale. C’est aussi une tribune pour rapporter ce qui se passe localement, dans les syndicats ou les mouvements sociaux. Nous avons une section internationale et nous donnons toujours une bonne couverture de la culture et du sport (avec une critique constante du football écossais, un sujet populaire – et les français n’ont pas un tel problème !).

Le journal est aussi un espace de débat au sein du parti. Récemment, nous avons eu plusieurs numéros qui traitaient de l’attitude à avoir envers la prostitution et sur la question de l’indépendance écossaise.

S.I. Quelles sont les tâches les plus importantes pour l’année à venir ?

La période qui arrive sera riche en défis. Nous devons approfondir notre travail au sein de la classe ouvrière et essayer d’avoir un écho avec nos campagnes anti-pauvreté. Cela signifie sortir les plans de logement au niveau local dans les quartiers ouvriers pour pousser nos politiques sur l’abandon des charges de prescription, remplacer la « council Tax » et donner des repas gratuits à l’école.

Nous devons aussi continuer la progression actuelle du parti en terme de membres et de branches, et non pas voir le parti comme ayant atteint un sommet. Notre travail dans les syndicats aura une importance vitale et toute nouvelle affiliation de syndicat serait une avancée majeure pour le parti. Nous sommes aussi face au défi des élections Européennes qui sera une tâche difficile. Nous aurons besoin d’au moins 10% des votes pour avoir un élu. Ce sera difficile mais pas impossible. Nous allons faire campagne contre la constitution européenne (Tony Blair a récemment appelé un référendum à ce sujet). Nous assisterons aussi au FSE à Londres cette année et le parti va mobiliser pour qu’un maximum de personnes puissent venir, et espérons voir l’émergence d’un mouvement pour la justice Globale (mouvement altermondialiste ?) en Ecosse. La possibilité que le G8 visite l’Ecosse pourrait nous aider dans cette tâche.

Le parti a également pris la décision d’améliorer le niveau de formation politique au sein du parti. Nous avons planifié des événements de formation plus réguliers et l’utilisation de la littérature. Nous avons aussi prévu de s’éloigner des vieilles méthodes ennuyeuses de s’asseoir dans un amphi pour écouter une personne parler pendant 40 minutes en essayant des méthodes modernes qui impliquent le public. Le SSP a aussi décidé de lancer sa propre revue cette année, qui sera un forum pour approfondir les discussions politiques. Ce rôle a jusqu’à présent été joué par les revues de certaines plate-forme au sein du parti, nous espérons que la revue officielle sera un bon complément à cela.
 

Propos recueillis par John Mullen
Cet interview est paru en 2004 dans la revue Socialisme International

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