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Pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ?
- le bilan politique de la loi contre les signes religieux à l’école
 

Il nous semble qu’il y a trois questions clés auxquelles il faudrait répondre

1) Quels intérêts politiques ont voulu cette loi à ce moment précis en 2004  et comment a-t-elle pu rallier un tel consensus parmi les directions politiques des partis parlementaires de droite et de gauche ?

2) Comment se fait-il que les mouvements extra-parlementaires (que ce soit le mouvement féministe, altermondialiste, écologiste, syndical, d’extrême gauche, antiraciste, ou les organisations musulmanes) n’aient pas voulu se mobiliser contre cette loi et les discriminations attenantes, mises à part quelques dénonciations plus ou moins symboliques ? Pourquoi une fois la loi actée  la campagne contre la loi est-elle restée cantonnée à quelques centaines de personnes,?

3) Quel effet cette loi a sur la politique en France et quelles sont les perspectives pour s’opposer à l’islamophobie ?
 

Pourquoi cette loi ici et maintenant ?

Quatre évènements mènent à la loi anti-foulard.

- Les attentats du 11 septembre 2001 et la déclaration de George Bush d’une croisade contre l’intégrisme musulman, requalifié en ennemi principal qui remplacera le communisme de la guerre froide.

- Le vote massif pour Le Pen en 2002, et le besoin ressenti par les grands partis gouvernementaux de regagner ces électeurs.

- L’énorme vague de grèves dans l’Education nationale en 2003. Les enseignants n’ayant pas réussi à défendre l’éducation face aux attaques gouvernementales, le gouvernement, affaibli et déstabilisé, pouvait leur donner l’impression d’avoir « au moins défendu l’école laïque »
 

Le 11 septembre et les préjugés néocoloniaux

Après les attentats de New York et Washington, le gouvernement américain décide de trouver dans « l’intégrisme musulman » le nouvel ennemi qui fait défaut depuis la fin de la guerre froide.  Les attaques sur les conditions de travail et les salaires de la majorité des américains se passent plus facilement quand il y a un ennemi pour promouvoir l’unité interne. Les alliances de Bush avec des dictatures d’Arabie Saoudite et ailleurs ne sont pas mises en cause pour autant. Mais sur le plan extérieur, George Bush parle de « croisade » ; sur le plan intérieur, il supervise l’arrestation de centaines d’opposants et d’immigrés. Des dizaines de gouvernements dans le monde se précipitent pour être le meilleur élève de l’Etat américain.

Dans cette situation, l’islamophobie déjà présente dans les sociétés européennes est renforcée. « Le profil religieux d'une importante partie de l'humanité est devenu suspect » explique-t-on récemment lors d’une  conférence de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), sur l'antisémitisme et l'intolérance.  La poussée islamophobe trouve une caisse de résonance particulière en France, mal remise de sa propre histoire coloniale.

La « perte » de l’Algérie française en particulier avait eu des conséquences très importantes sur le racisme envers les populations maghrébines et autres. Ce racisme épidermique a été conforté par la stratégie impérialiste perpétuée après la décolonisation. La France continué à s’impliquer dans la politique intérieure de ses anciennes colonies. Parfois elle y envoie ses troupes ;  dans d’autres cas, des contrats commerciaux et militaires sont conclus pour garder des liens de domination . Tout récemment nous avons vu de nouvelles tentatives de justifier, voire de glorifier, l’histoire colonialiste de la France. L’article 4  de la loi du 23 février 2005 enjoint aux enseignants de reconnaître «le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord».

Cette histoire et cette domination ont besoin de préjugés discriminatoires, et les fabriquent. Préjugés envers les Arabes et les Africains, mais de plus en plus spécifiquement contr eles musulmans. Des sondages montrent que le terme « islam » est perçu comme « positif » par 23% de la population française et comme négatif par 66% d’entre eux. Pour le judaïsme les chiffres correspondants sont de 30% de « positif » et 20% de « négatif » ; pour le christianisme il s’agit de 52% de « positif » et 13% de négatif !

Nous voyons la montée de ces préjugés avec la sortie d’une série de livres à sensation tels que Les Réseaux d’Allah, Bas les voiles, Les Territoires perdus de la République, Les islamistes sont déjà là : Enquête sur une guerre secrète,

Le foulard n’est pas le seul vecteur de ces préjugés. Comme l’écrit Pierre Tevanian : «  Que ce soit par le prisme de ‘l’insécurité’, du  ‘communautarisme’, et désormais de  ‘la laïcité’, de ‘l’intégrisme’, de ‘la condition des femmes des quartiers’ ou de ‘la nouvelle judéophobie’, le débat public français, tel que les grands médias l’organisent, ne cesse de tourner autour d’un même bouc émissaire, construit sur des bases culturalistes : le garçon arabe de confession musulmane. La ‘bataille du voile’ peut de ce point de vue être considérée comme l’adaptation française de la doctrine américaine du ‘choc des civilisations’. »

Néanmoins, cette islamophobie ne peut pas expliquer à lui seul la loi contre le foulard. Dans d’autres pays, cette loi française provoque incompréhension et effroi, souvent à droite aussi bien qu’à gauche. En Angleterre en 2005, la tendance du législateur est tout à fait inverse, avec un projet de loi contre « la haine raciale ou religieuse », dont l’objectif est de limiter la montée de l’islamophobie.

De Le Pen au foulard

Le deuxième facteur est l’existence en France d’une extrême droite relativement puissante et bien organisée, qui a su en avril 2002 réussir un coup d’éclat terrifiant - l’arrivée d’un candidat du Front national au deuxième tour des élections présidentielles.

Les dirigeants des grands partis ont beaucoup réfléchi à comment s’adresser aux électeurs qui ont voté Front national, plusieurs millions de personnes dont un très grand nombre de « petites gens », ouvriers, chômeurs, retraité(e)s. Incapables pour l’essentiel de répondre à leurs soucis matériels (chômage, pauvreté, services publics en déclin), ils se sont mis à flatter davantage leurs préjugés. Ainsi la politique sécuritaire, la chasse aux immigrés clandestins, etc. sont devenus des priorités, avec des déclinaisons différentes à droite et à gauche.

Dans ce contexte, une fermeté exemplaire contre une menace plus ou moins fantasmée de fondamentalisme musulman en France pourrait permettre de regagner des électeurs. Si mener campagne directement contre « les arabes » est politiquement impossible pour la Gauche et même pour une bonne partie de la Droite, mener campagne contre une partie des musulmans n’a pas cet inconvénient.

Ainsi le Parti Socialiste s’est pris au piège de ses contradictions électoralistes. En même temps qu’ils déclaraient leur opposition à tout amalgame entre musulman, intégriste et terroriste, ils soutenaient l’exclusion des jeunes femmes musulmanes de l’école publique. Même les représentants de la gauche qui n’ont pas cédé à la tentation de rejoindre la campagne anti-musulmane ont bien compris qu’il n’y avait aucun avantage politique dans la participation à la défense des droits des croyants. Ainsi les députés qui avaient dénoncé la loi se sont bien gardés (sauf un ou deux exceptions) de participer à la campagne contre la loi.

Paralyser les enseignants
Le troisième événement majeur est certainement celui qui a le plus pesé en faveur du vote d’une loi anti-foulard à ce moment précis. En mai et juin 2003, les enseignants se lancent dans un mouvement de grève qui sera le plus important depuis mai 68 dans cette profession. Pendant l’année scolaire 2002-2003 on compte 3,1 millions de journées non travaillées pour cause de grève au sein de la seule Education nationale. Ces personnels  seront ponctuellement rejoints par le reste des salariés qui se sont mis en grève contre le projet de réforme des retraites. Mais ce mouvement massif n’a pas trouvé d’autres bastions des salariés sur lesquels il pouvait s’appuyer pour étendre durablement le conflit.

La clique au gouvernement est sortie de ce bras de fer victorieuse, mais considérablement affaiblie. Les enseignants posaient toujours problème, car ils n’avaient pas eu le temps, en un seul été, de digérer les milliers de suppressions de poste dans l’Education nationale. En septembre 2003, l’arrivée de deux élèves voilées au lycée d’Aubervilliers n’a donc pas constitué une affaire de foulard à l’école comme une autre. Le gouvernement a saisi la balle au bond pour relancer l’idée d’une loi interdisant le port du foulard à l’école.

Jean-Pierre Raffarin savait ce qu’il faisait. Le monde enseignant, au-delà des préjugés racistes auxquels il n’échappe pas, se compose en partie de « laïcards de gauche », pour qui la séparation de l’Eglise et de l’Etat revient à rejeter l’appartenance religieuse des citoyens. Le port du foulard à l’école remet en cause également un aspect de la doctrine éducative française, auquel les enseignants sont, par leur fonction, particulièrement attachés. Il s’agit de l’universalisme républicain que la France est censée inculquer au monde entier. Cette idéologie historique se heurte de plein fouet à la réalité sociale, aux différences de richesses entre les élèves, aux manques de moyens pour enseigner. Alors si le gouvernement a utilisé la loi contre le foulard pour faire diversion et montrer qu’il répondait –sur un sujet au moins- aux demandes des professeurs, il est clair que la loi a servi également d’exutoire aux enseignants. Ce « débat » a catalysé toutes les passions, et fait rejaillir tout le malaise de centaines de milliers d’entre eux. Il a servi d’étouffoir à la contestation.

Pour résumer, le racisme traditionnel lié à la nouvelle montée de l’islamophobie et surtout la présence menaçante de l’extrême droite, a poussé les grands partis de droite et de gauche à voter cette loi. Les illusions, courantes dans un pays impérialiste, dans l’assimilation, dans les valeurs françaises dites « universelles », et dans la laïcité (mal définie) ont fait le reste.

Pourquoi un tel consensus ?

Le consensus droite/gauche a néanmoins de quoi étonner. A l’Assemblée nationale, à la majorité de 494 voix contre 36, sur 561 votants et 530 suffrages exprimés, l'ensemble du projet de loi est adopté. A l’extérieur de l’assemblée, dans les partis politiques, dans les mouvements associatifs et sociaux, un débat houleux est dominé par ceux qui soutiennent la loi ou ceux qui considèrent qu’une loi n’est pas nécessaire, mais qui partage le problématique du gouvernement selon laquelle le foulard constitue une menace pour les valeurs progressistes de notre société éclairée. Les voix qui mettent en avant la liberté de l’expression religieuse et l’importance de l’accès à tous de l’enseignement public se retrouvent rapidement en minorité.

Une des caractéristiques du débat a été la diversité des arguments mis en avant par ceux qui souhaitent interdire le foulard. Il y a trois idées qui ont pesé dans ce débat,

1) L’argument islamophobe -  qui se décline en plusieurs formes. La plus extrême est celle de la thèse du clash des civilisations.  « Quand on est en France, on fait comme les autres. Nous nous retrouvons face à une cinquième colonne qui gagne du terrain et qui veut renverser la république et mettre en place une dictature religieuse. Le foulard à l’école est la première étape de leur croisade. »

2) L’argument de la laïcité
On peut résumer l’argumet comme ceci : « L’école est un endroit à part où l’élève n’a pas à afficher ses convictions religieuses. Le foulard provoquerait d’autres signes identitaires qui rendraient ingérable l’école. Nous ne voulons pas de conflits inter-religieux à l’école. » Les tenants de cet argument n’examine que rarement l’histoire de la laïcité en France (à titre d’exemple, qui sait qu’après la loi de 1905 l’enseignement religieux restait obligatoire dans toutes les écoles pendant encore vingt ans). Une autre version de l’argument laïc est l’argument simplement anti-religieux entendu parmi certains athées de gauche - « la religion est idiote, moins il y en aura, mieux on ira ». Ces derniers utilisent parfois des interprétations abusives des écrits de Marx pour justifier leur rejet des croyants. Le paternalisme derrière l’idée qu’on peut dire aux populations ce qu’elles devraient croire est patent.

3) L’argument de type féministe
« Le foulard est avant tout imposé par les hommes musulmans sur les femmes. Il symbolise l’infériorité des femmes. Interdire le foulard peut permettre d’avancer la libération des femmes, tellement remise en cause actuellement. » Cet argument est souvent alimenté par  l’idée que les musulmans croient plus que les autres à l’infériorité de la femme. Il n’est que rarement mis à l’épreuve des faits.

Beaucoup de défenseurs de l’interdiction du foulard rejettent absolument l’argument islamophobe pour ne retenir que les arguments laïc et féministe. D’autres rejettent l’argument raciste et l’argument laïc pour ne retenir que l’argument féministe. C’est ce qui peut rendre le débat difficile.

Examinons plus en détail les trois arguments.
 

ARGUMENT ISLAMOPHOBE

L’islamophobie ouverte est entendue plus souvent à droite. Mais à gauche comme à droite on perçoit fréquemment une incapacité de considérer que des musulmans en France puissent vouloir s’exprimer en tant que musulmans. Là où l’Abbé Pierre était tout récemment un héros de la gauche radicale à cause de ses prises de positions courageuses sur certaines questions de société, toute association musulmane est immédiatement suspecte.

Nous nous trouvons face à une vision fantasmée de la montée de l’islam politique en France. D’ailleurs, dès qu’une personne veut « démontrer » la montée de l’intégrisme militant en France... elle parle de l’Iran ou de l’Afghanistan...  On a bien l’impression que le crime qu’ont commis les musulmans français est d’oser exister. Une vraie diabolisation est en cours pour certains. D’autres, en apparence plus sophistiqués, ne réussissent néanmoins pas à comprendre que les musulmans français ne sont pas des Mollahs Iraniens en vacances.

Comme pour tout fantasme les arguments rationnels ont du mal à percer. Si les organisations musulmanes organisent des réunions, c’est qu’ils veulent sans doute recruter des fanatiques. Si elles organisent du soutien scolaire pour les enfants du quartier, c’est sans doute pour recruter de très jeunes fanatiques. Si elles n’organisent pas, ou très rarement, des réunions, cela démontre qu’ils sont malins et qu’ils travaillent dans l’ombre. Toutes ces bêtises sont accompagnées par d’innombrables « histoires vraies » souvent inventées comme celles qui ont accompagné toute l’histoire des racismes -« J’ai une amie qui... ». La véritable chasse aux sorcières déclenchée contre Tariq Ramadan depuis deux ans participe de la même dynamique.

Ces idées sont accompagnées encore une fois par un refus de les confronter aux faits - d’aller voir à la mosquée ou dans les associations qui sont les femmes qui portent le foulard.

ARGUMENT LAIC
La laïcité est un argument qui porte  énormément dans les milieux enseignants et de gauche. Le plus souvent le concept est très mal défini, ou défini de façon circulaire - le signe religieux est anti-laïc parce que la laïcité implique l’absence de signes religieux. Pas surprenant qu’on se plaint souvent que « la laïcité est un concept mal compris à l’étranger ». Il est mal compris en France aussi ! Car c’est en s’éloignant de son sens historique dans la société française que la laïcité a été réinventée en tant qu’hostilité aux musulmans.
La loi de 1905 ne visait absolument pas à empêcher l’expression religieuse des élèves. Au contraire, les cours de religion restent obligatoires au sein de l’école publique jusqu’en 1923. La loi servait à réduire l’influence de l’Eglise, de l’institution religieuse, sur l’enseignement de la nouvelle génération. C’était une loi progressiste. Utiliser le concept aujourd’hui pour pointer du doigt et exclure les croyants d’une religion minoritaire est complètement différent.

Mais au sein de la gauche il y a une forte tendance dé privilégier une identité de gauche au dessus que le besoin de soutenir les opprimés. Etre de gauche implique pour beaucoup mépriser les croyants, et si ce sont des croyants que l’idéologie dominante présente comme particulièrement moyenâgeux, encore mieux. Parmi les militants de gauche athée, un désaccord philosophique profond avec les croyants est confondu avec une opposition politique, les musulmans croyants (surtout organisés en association) étant assimilés à des « fascistes verts » ou leurs outils inconscients.
 

ARGUMENT « FEMINISTE »

L’argument dit féministe consiste à dire que les femmes qui portent le foulard sont bien plus opprimées que celles qui ne le portent pas, et que le foulard serait un signe public qui révendique l’infériorité de la femme. C’est un argument qui a pesé non seulement dans les milieux féministes, mais aussi parmi les enseignants et au sein l’extrême gauche.

Quand bien même ce serait vrai, il est difficile de comprendre comment le fait d’être exclu d’un collège ou un lycée puisse libérer ces jeunes femmes. Il est communément admis qu’on ne peut pas libérer les gens contre leur gré. Si les gens de gauche ou féministes veulent que les femmes voilées écoutent leurs idées, il est indispensable tout d’abord de montrer une solidarité sans faille pour défendre le droit de chacun(e) de choisir ses croyances et leur expression.

Et encore le ‘sens’ du foulard est sans doute plus complexe que cette vision voudrait reconnaître. Toutes les cultures obligent de couvrir certains parties du corps et en décorer d’autres, et les parties du corps qui sont sexuées (seins, cheveux, barbes...) sont toujours les plus concernées par ces traditions. Mais en quoi le foulard serait en soi davantage un signe de soumission que d’autres signes n’est pas clair. Il n’a pas empêché des femmes qui le portent de devenir dans différents pays avocat ou médecin, ministre ou athlète.

Qui plus est, une habitude vestimentaire n’a pas un sens objectif et universel. La signification d’un foulard dans un pays, dans un siècle est différent que dans un autre. Le statut de l’islam comme religion opprimée, comme cible privilégiée des racistes très organisés peut donner un sens politique de contestation au port du foulard en France aujourd’hui.

Enfin, on se doit de faire remarquer que l’affaire du foulard a fait surgir de la foule des féministes qui ne se connaît pas. Le spectacle des ministres qui ont participé avec enthousiasme à la détérioration de la situation des femmes, faisant appel, dans une Assemblée nationale composées à 88% d’hommes, à la défense des droits de femmes, prêteraient à sourire si les résultats n’étaient pas à tel point ignobles.

On répond souvent que l’acceptation du foulard à l’évole ferait subir à d’autres femmes qui ne veulent pas le porter une pression intolérable de la part de leur communauté. A part le fait qu’il est aberrant d’enlever un droit à quelqu’un sous prétexte que d’autres personnes se comportent de façon inacceptable, cette conception participe à une conception diabolisée de la communauté musulmane, composée, paraît-il, de femmes manipulées par des barbus et des grands frères quand ce n’est pas les deux.

Les arguments « laïcs » et « féministes » sont de toute évidence bien plus acceptables à gauche que l’argument directement islamophobe. Malheureusement il s’avère que les deux derniers peuvent être mélangés au premier. Comme l’ont écrit des participants au débat interne à la LCR : « la lutte contre l’obscurantisme recouvre malheureusement bien souvent d’épaisses couches de mentalité archéo-coloniale. »
 

Les positions des forces politiques

Nous allons faire un tour d’horizon des différents partis et mouvements et leur réaction face à l’affaire du foulard, non pas pour distribuer de bons et des mauvais points, mais pour voir quels arguments (et quelles confusions) ont circulé dans ce débat. Car après tout, il y a une longue tradition en France de contestation de l’exclusion et de la discrimination. Des mouvements tels que celui des sans papiers ont su mobiliser la population de façon significative.  Quelle est la particularité de cette affaire qui a cantonné la contestation  à une frange très minoritaire. Nous nous intéresserons davantage à la gauche qu’à la droite, la gauche étant à la fois l’endroit logique de l’opposition à la discrimination et en même temps le milieu qui a été le plus profondément divisé sur cette affaire.

Au sein des organisations de droite, c’est l’islamophobie, plus ou moins ouvertement raciste, qui domine. L’intérêt de la droite à jouer la carte anti-musulmane pour attirer les voix du FN est évident, ainsi que celui du gouvernement de droite à divertir l’attention des questions sociales.

Lors du congrès UMP de juin 2005 on a pu voir à quel point des idées extrêmes ont désormais droit au chapitre. Un des délégués se permet d’exclamer :

«Il ne faut pas rêver, vouloir intégrer les musulmans c'est une chimère car la religion musulmane est totalement antagoniste avec la religion chrétienne.»

Si quelques autres protestent vigoureusement, la déclaration est considérée une contribution légitime au débat.

Bien avant cela, à l’Assemblée Nationale, Alain Juppé explique

... ce n'est pas faire preuve de paranoïa que de dire que nous sommes confrontés, aujourd'hui, à la montée d'un fanatisme politico-religieux qui veut précisément faire de la loi religieuse la loi civile et fonder à nouveau la légitimité du pouvoir politique sur la foi religieuse.
Comme l’UMP, l’UDF s’est également déclaré en faveur de l’interdiction du foulard à l’école. François Bayrou, devant la Commission Stasi explique en termes érudits la menace à l’unité nationale que représenterait ce vêtement. « La France s’est construite au travers des siècles comme unitaire  et toute atteinte à cette unité lui est profondément douloureuse. » Il déclare aussi que le port du foulard opprime les femmes, alors que « Toute notre société s’est construite sur l’unicité du statut de l’homme et de la femme ». Les femmes qui avaient l’impression d’être moins bien payées que les hommes, de moins occuper les postes intéressants et de faire l’essentiel du travail domestique apprécieront !

Lors du vote de la loi, la moitié du groupe UDF s’abstient, considérant que l’interdiction aurait été possible sans une nouvelle loi. Quatre de leurs députés votent contre la loi.

La gauche parlementaire

Au sein du parti socialiste, c’est sans doute l’argument laïc qui a le plus porté, mais la méfiance systématique des musulmans n’est souvent pas loin.
Laurent Fabius semblait être celui qui voulait aller le plus loin contre l’expression religieuse. Il a déclaré le 19 mai 2003, lors du Congrès de son parti à Dijon « Des signes religieux ostentatoires n'ont pas lieu d'être dans des endroits publics et encore moins dans les écoles publiques ». [Nous soulignons] L'ancien ministre socialiste de la Culture, Jack Lang, s'est également exprimé en faveur d'une loi interdisant « tout signe extérieur d'appartenance religieuse ». Pour Jack Lang, par exemple, une loi «sera source d’apaisement des esprits et donnera aux chefs d’établissement une consigne indiscutable».
Lors du débat parlementaire en février 2004, Fabius présente le port d’un foulard comme une tactique guerrière d’une cinquième colonne.

En instrumentalisant les élèves, transformés souvent en étendards, le port des signes religieux à l'école, tel qu'il s'est développé ..., non seulement risque de perturber les enseignements, mais cherche - ne soyons pas aveugles - à tester la capacité de résistance de ceux qui, comme nous tous, sont attachés à la République. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et sur de nombreux bancs du groupe de l'Union pour un mouvement populaire.)

Les parlementaires socialistes auraient préféré une loi plus dure, interdisant les signes « visibles »  et pas seulement les signes « ostensibles ». Ainsi les signes chrétiens et juifs seraient également visés, et l’accusation de racisme aurait été affaiblie.

Une fois la loi votée, aucun des courants du Parti socialiste ne s’est élevé contre les exclusions des jeunes musulmanes de l’école. De Emmanuelli à Fabius, de Hollande à Dray, tous sont tombés d’accord, dans l’approbation ou dans le silence. D’ailleurs c’est autour d’organisations fortement influencées par le Parti socialiste - Ni Putes ni Soumises et SOS Racisme - que s’est développé une défense militante de l’interdiction du foulard.
 

Le PCF
Dans les sondages effectués sur la loi anti-foulard, il est apparu que les sympathisants du PCF (comme d’ailleurs les ouvriers et les employés) étaient nettement  moins à même de soutenir la loi que ceux du Parti socialiste.

Lors des exclusions de certaines filles voilées en 1994, L’Humanité avait publié des articles soutenant le droit des filles à aller  l’école avec le foulard. A la même époque, les Jeunesses Communistes insistaient que

... de fait il ne s’agit pas de se prononcer pour ou contre le port du foulard, mais de refuser qu’il puisse être un motif d’exclusion du lycée.  (L’Humanité du 8/10/1994).

Lors du débat sur la loi en 2003 par contre, les communistes seront divisés. Si la majorité trouve qu’une loi n’est pas opportune, ils partagent par ailleurs d’autres arguments des prohibitionnistes. Marie-Georges Buffet déclare que le foulard constitue « une atteinte insupportable à l'intégrité et à la dignité des femmes, la négation de leur corps, de leurs désirs, de leur personnalité. »

Elle reconnaît néanmoins que l’argument féministe peut cacher d’autre chose :
« ... est-ce toujours la domination masculine qui gêne derrière le voile ? N'est-ce pas, pour certains, une France devenue plurielle ? Pour nous, c'est une réalité et c'est une richesse. »

Un débat difficile a lieu chez les communistes. D’un côté, certains, comme l’éditorialiste de l’Humanité, reprend l’idée d’une lutte mondiale contre l’obscurantisme dans laquelle la République doit s’impliquer au nom des femmes :

 « Des femmes du monde entier luttent pour se défaire du voile ... Est-ce vraiment le moment pour la France de donner le signe de la résignation ? »

D’un autre, des députés tels que Patrick Braouzec s’opposeront à la loi et participeront même, au tout début, à des manifestations contre la loi :

C’est pour moi une loi inadaptée qui ne fera que renforcer les incompréhensions, les rejets, les exclusions. De plus si cette loi doit se concrétiser par l’exclusion des jeunes filles à l’école, cela me paraît être à l’encontre des intérêts de ces jeunes filles et de la nation en général.

Avant le vote de la loi, les Jeunesses Communistes se sont mobilisés contre l’extension possible de l’interdiction à des signes politiques, en soutenant implicitement l’interdiction de l’expression des idées religieuses :

Le lycée ne se trouve pas en dehors de la société, les lycéens ont un avis sur la société et souhaitent en débattre, souhaitent afficher leurs idées. Il est intolérable de mettre sur le même plan le port d’un badge politique et celui d’un signe religieux, de mettre ainsi sur le même plan l’exercice d’une citoyenneté active qui doit pouvoir exister pleinement dans l’espace public, y compris donc au lycée, et les croyances religieuses qui relèvent du domaine privé.

Dix sept députés communistes voteront contre la loi, cinq voteront pour. Ceux qui votaient contre ont déclaré leur intention de participer à des campagnes contre des exclusions éventuelles. En réalité, quand les exclusions sont arrivées, la division très forte au sein du parti communiste sur cette affaire a dissuadé les instances du parti et la quasi-totalité de ses militants de prendre  partie. Seuls quelques individus se sont mobilisés contre les exclusions.

La division au sein du PCF poussera ses instances à éviter la question quand possible. Néanmoins, nous verrons en avril 2005 un maire Communiste, soutenu par le PS et lesVerts du Bureau municipal interdire au dernier moment la projection d’un film « Un racisme à peine voilée » qui donne la parole à des jeunes femmes exclues pour port du foulard. Les arguments donnés seront choquants - un des conseillers municipaux déclarera « On n’a pas à contester une loi qui a été votée ».
 

Les Verts

Traditionnellement attachés à une vision libertaire de la société qui cadre mal avec l’exclusion des filles de l’école, les Verts se sont retrouvés profondément divisés par cette loi. Deux des personnalités Verts les plus en vue ont signé, dès novembre 2003, la pétition anti-loi du Collectif des Féministes pour l’Egalité.  D’autres ont exprimé en termes dramatiques le besoin d’une lutte déterminée contre le fanatisme islamique symbolisé pour eux par le foulard.

Les Verts au parlement ont dénoncé l’islamophobie tout en acceptant certaines de ses prémisses - la montée rapide de l’intégrisme musulman en France. Noel Mamère s’oppose à la loi anti-foulard en affirmant que « En plaçant l’élève seule face à son dilemme, vous prenez le risque de l’abandonner entre les mains des grands frères et des barbus. » Il parle des jeunes femmes qui portent le foulard comme étant des « personnes en danger » et s’oppose à la loi qui, en les excluant, rendra l’Etat coupable de « non-assistance à personne en danger ». Il fustige néanmoins « l’intégrisme laïc » de ceux qui ont proposé la loi. « Cette loi, nous la récusons, parce qu’elle est une loi de circonstance. »

Les Verts ont souligné le besoin de « convaincre » les jeunes femmes de ne pas porter le foulard au lycée. C’est un argument qu’on retrouvera chez les autres forces de gauche. Montrant une confiance touchante dans le dialogue égalitaire dans les établissements scolaires, Noël Mamère explique « Depuis 1994 et la mise en place de la mission de médiation de Mme Cherifi, ces affaires sont passées de 2 000 à moins de cent cinquante, grâce à la libre discussion entre les professeurs, les élèves et les parents d’élèves. » En réalité, la « libre discussion » dont il parle, puisqu’elle est orientée vers un seul objectif - que la fille enlève le foulard - s’apparente beaucoup plus à l’intimidation et la pression.

En même temps les députés Verts ont voulu souligner le danger de stigmatiser la seule religion musulmane. Martine Billard :

« Pourquoi, si le débat est la laïcité, ne pas réviser le statut scolaire de l’Alsace-Moselle, dans le sens, somme toute modéré, préconisé par la Commission Stasi : rendre les enseignements religieux facultatifs a priori ? Pourquoi, ne pas accepter non plus d’introduire l’Aïd et le Kippour dans les dates de jours fériés scolaires, dès lors que le calendrier scolaire est parsemé de jours de congés fondés sur les fêtes chrétiennes ? »

Parmi les trois députés Verts, Noël Mamère et Yves Cochet ont voté contre la loi, mais Martine Billard s’est abstenue, en avertissant les jeunes musulmanes que « s’embrigader derrière des intégrismes religieux mène à des impasses dangereuses. » On a du mal à ne pas y voir une attitude paternaliste.

Une fois la loi votée, la division profonde au sein des militants Verts a assuré que l’organisation n’a pas mobilisé contre la loi, même s’il y a eu des interventions déterminées d’élus Verts contre les « dérapages » après la loi (pour défendre le droit des mères d’élève en foulard d’accompagner des sorties scolaires par exemple) . Dans les mois qui ont suivi le vote de la loi la Commission femmes des Verts a également participé à la campagne conte contre la loi, et une sénatrice Vert a été très active pour l'abrogation de la loi .

Pourtant, dans l’ensemble les militants et les instances des Verts restaient extrêmement méfiants des collectifs qui contestaient la loi, et répétaient souvent le mythe qu’il s’agissait de mobilisations pour promouvoir le port du voile.

L’extrême gauche

A l’extrême gauche l’argument sur l’école laïque supposée se situer en dehors de la société et s’attacher à des valeurs nationales universelles a beaucoup moins pesé, sauf exception. C’est l’argument « féministe » qui a compté le plus.

Lutte Ouvrière a de fait pris position pour la loi. Arlette Laguiller s’est retrouvée dans la manifestation du 6 mars 2004 célébrant le Journée internationale des femmes, au coude à coude avec les dirigeantes de Ni Putes Ni Soumises, et avec Nicole Guedj, la secrétaire d'Etat (de droite) aux droits des victimes. Pour Arlette Laguiller, « Seulement les Ni putes ni soumises avaient un langage clair sur le voile » .  Les articles de Lutte Ouvrière parle de « barbarie moyenâgeuse » et déclare que le foulard « c'est commencer à leur réserver[aux femmes] un ghetto, à leur imposer une vie d'esclave... »  La revue d’une fraction de Lutte Ouvrière va jusqu’à comparer le foulard à l’étoile jaune .  Des enseignants militants de Lutte Ouvrière ont joué un rôle important dans l’organisation de certaines exclusions. Traversant une période difficile, Lutte Ouvrière a cru trouver dans cette question une occasion pour se différencier à l’extrême gauche.

Ses militants sont convaincus que l’intégrisme musulman est une force montante en France :
« Les militants de l'islam intégriste ont ... peu à peu rempli le vide laissé par la disparition des structures collectives de type politique ou syndical, qui pouvaient exister auparavant dans les villes et les banlieues. »  et en concluent que la lutte contre le port du foulard est une priorité :

« ceux qui, dans l’extrême gauche, prétendent être en même temps ‘en solidarité avec les femmes qui s’opposent au port imposé du foulard’ et ‘contre toute exclusion de celles qui décident de le porter’, comme si les deux attitudes se valaient, et qu’il n’y ait pas à choisir son camp, de la part de ceux-là c’est une trahison envers toutes les femmes qui se sont battues et se battent pour se libérer.»

Parfois l’organisation regrettent même que l’interdiction ne peut pas aller plus loin : « Bien sûr, on ne peut l'interdire dans la rue, mais il faut le combattre partout par la propagande et par la pression. »  (Nous soulignons)

Dans la Ligue Communiste Révolutionnaire la division est profonde, à tel point que quelques adhérents qui soutenaient les filles voilées ont quitté l’organisation.

En 1989, la position officielle de la LCR fut de défendre le droit de porter le foulard à l’école et de s’opposer à toute exclusion. Mais en 2003, un membre de la direction de la LCR, soutenu par les dirigeants les plus importants, aidera à organiser l’exclusion de Lila et Alma Lévy de leur lycée à Aubervilliers.

La position majoritaire définie dans les mois suivants a été de se déclarer « Contre la loi et contre le voile ». Mais la division fut si enflammée qu’une réelle paralysie en a résulté. Lorsqu’à la rentrée 2004, tous les grands journaux titraient sur l’affaire du foulard, l’hebdomadaire de l’organisation, Rouge, ignorait entièrement la question et ne tentait même pas de défendre la position majoritaire.

Dans les publications de la LCR et de ses courants , ainsi qu’à l’Université d’été de 2004, un débat détaillé et passionné a eu lieu,. La position majoritaire reste influencée avant tout par son interprétation de la défense des droits des femmes. L’idée est développée que le foulard posséderait une « signification objective » indépendante des périodes et des pays différents :

Au-delà des différentes significations individuelles que celui-ci peut prendre, le port du voile islamique exprime l'oppression et l'infériorité des femmes, la soumission à l'autorité du père, du frère ou du mari. Il prépare à l'enfermement des femmes dans la sphère domestique. C'est pourquoi, sans aucune hésitation, nous combattons le port du voile. Mais, tout le problème est de savoir comment aider efficacement les jeunes filles à s'émanciper.
En aucune manière, cet objectif ne pourra être atteint par une loi discriminatoire.

La croyance dans une montée sérieuse de l’intégrisme en France a également influencé la direction de la LCR.

Un grand nombre de militants de la LCR sont mécontents de cette position et certains se sont mobilisés contre la loi. Quelques dirigeants ont signé l’appel fondateur du Collectif Une Ecole pour toutes et tous. La section jeune - les Jeunesses Communistes Révolutionnaires a été très active contre la loi. Mais la majorité de l’organisation adulte, tout en étant, sauf exception, « contre la loi » considère qu’il est impossible de se mobiliser aux côtés d’organisations qui n’ont pas préalablement dénoncé le port du voile. Bien évidemment cela empêche dans de s’organiser aux côtés des filles qui sont exclues de l’école. L’image fantasmée d’un intégrisme musulman puissant et sournois  reste très présente.

L’attitude de l’extrême gauche aura des conséquences pratiques, comme par exemple quand un candidat sur les listes communes LO/LCR sera enlevé de la liste à Marseille car il a participé aux côtés d’associations musulmanes à une manifestation contre la loi anti-foulard.

Les organisations antiracistes

On pourrait penser que les organisations antiracistes soient les premières à réagir contre ces exclusions. On se tromperait.

La position de SOS Racisme était dès le début d’être en faveur de l’interdiction des signes religieux à l’école tout en doutant de l’opportunité d’une nouvelle loi qui serait forcément perçue comme discriminatoire. Il a soutenu les exclusions des jeunes musulmanes. Une de ses priorités depuis quelques années a été de « combattre le communautarisme » ce qui dans les faits allait dans le même sens que les dénonciations d’intégrisme musulman derrière chaque foulard. En novembre 2004 il refuse de participer à une manifestation antiraciste unitaire en raison de la présence d’associations musulmanes et du Collectif Une école pour toutes et tous, n’hésitant pas à recourir à la calomnie. « Sur les questions de la laïcité, du féminisme et de la lutte contre l’antisémitisme, ces organisations ne sont pas très claires. Donc nous ne voulons pas défiler avec elles » déclare le président de SOS-Racisme.

Le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’Amitié entre les peuples) fait exception dans les organisations de gauche dans la volonté de sa majorité de faire campagne contre l’islamophobie. En septembre 2003 l’organisation anime un colloque à l'Assemblée nationale intitulé « Du racisme anti-arabe à l’islamophobie ». Mouloud Aounit, président du Mrap, dénonce l’exclusion des soeurs Lévy à Aubervilliers, déclarant qu’il s’agissait d’ « une terrible défaite pour la laïcité, une victoire vénéneuse de l'intolérance.  » Le bureau politique du Mrap dénonce la loi qui « fait le jeu de l’extrême droite »  Le Mrap signe en février 2004 la pétitition du Collectif Une école pour toutes et tous.

Il existe pourtant une opposition importante au sein du Mrap. A l’issue d’un congrès agité en décembre 2004, près de 40% des délégués n’ont pas voulu approuver le rapport moral de la direction sortante, qui nommait parmi d’autres priorités la lutte contre l’islamophobie.

Un précédent conseil national du Mrap avait demandé l’abandon de ce terme. Mouloud Aounit, président du Mrap a pu emporter la majorité avec sa position : « On reconnaît la spécificité de l’antisémitisme, on doit reconnaître celle de l’islamophobie. Il y a aujourd’hui une peur irraisonnée et fantasmée de l’islam... »

Un des adversaires de Aounit , Pierre Mairat, déclara : « il existe un vrai clivage entre ceux qui veulent faire de l’islamophobie un enjeu du combat antiraciste et ceux qui, comme moi, estiment que ce sujet, lié au religieux, doit être défendu par eux. »

Le débat au MRAP continue, et les passions soulevées ont, comme dans d’autres organisations, empêché une implication massive dans la lutte contre les exclusions. L’implication publique de son président continue pourtant, fortement critiquée en interne.
 

Les organisations féministes

C’est sans doute au sein des milieux féministes que la division a été la plus profonde. Mais c’est aussi de ce mouvement que sont surgis une bonne partie des militantes et des regroupements qui se sont mobilisés contre la loi. Le mouvement a vu s’opposer les tenants d’une interdiction du voile et les militantes qui mettaient en avant la liberté de l’expression religieuse et l’impossibilité de libérer les femmes contre leur gré.

Les attaques contre ces dernières ont été tout sauf mesurées. Annie Sugier, présidente de la Ligue du Droit international des Femmes explique que pour elle, les féministes qui soutiennent les jeunes filles voilées, «c’est comme la Collaboration. On essaie de transiger avec l’ennemi pour limiter les dégâts. C’est une erreur!

D’autres groupes étaient divisés. Trois membres du comité de rédaction de la revue féministe Pro-choix ont signé une pétition contre la loi, d’autres la soutiennent avec enthousiasme. Les trois dissidents ont ensuite quitté le comité de rédaction. La majorité de la rédaction rejette l’utilité du terme « islamophobie » qu’ils considèrent comme une invention islamiste.

Christine Delphy, fondatrice de la revue internationale Nouvelles Questions Féministes a soutenu activement le droit des jeunes femmes de porter le foulard si elles le souhaitent. Elle rejette l’idée que c’est un signe que ces femmes acceptent leur oppression.
« C’est plus un signe qu’un symbole de l’oppression des femmes. Mais il y a tellement de signes aujourd’hui que l’on n’a que l’embarras du choix ! Se fixer uniquement sur le foulard : voilà une des grandes manifestations du racisme. On le voit chez l’autre, parce que c’est un signe étranger et qu’on ne le supporte pas. Ce n’est pas l’infériorité des femmes que l’on ne supporte pas. Si la société française ne l’acceptait pas, on serait au courant ! Malheureusement, elle la supporte très bien. Ce qu’elle ne supporte pas c’est le côté exotique et étranger. Elle se défausse ainsi de sa propre oppression patriarcale et sexiste en disant que c’est chez l’autre que cela existe, pas chez elle.
Des féministes comme la Prix Nobel de la paix iranienne Shirin Ebadi1 l’ont bien dit : ce qui est oppressif c’est d’obliger à le mettre ou à ne pas le mettre. Par ailleurs, même les femmes qui vivent dans des pays où c’est obligatoire, comme en Iran, le disent aux Occidentaux qui ne veulent pas l’entendre : « On a des problèmes plus urgents que le fait de porter un foulard. Ce serait déjà énorme si on pouvait travailler et circuler librement. »

Les conséquences pratiques de cette division au sein du mouvement féministe ont été catastrophiques. Autour du 8 mars 2005 il y eut deux manifestations  - une organisée par Ni Putes ni soumises, l’autre par un collectif d’organisations diverses. Les Ni Putes ni Soumises ont organisé une manifestation à part expressément pour marquer leur opinion que les femmes qui portent le foulard ne puissent pas faire partie du mouvement. Quant à l’autre collectif, il a accepté de très mauvaise grâce la présence de femmes voilées dans la manifestation, et a refusé d’accepter la signature sur l’appel pour la manifestation du collectif une école pour toutes et tous sous prétexte que ceux qui ne dénoncent pas le port du foulard ne peuvent pas être réellement pour la libération des femmes.

C’est l’affaire du foulard qui a été à la base de l’émergence d’un nouveau groupe - le Collectif des Féministes pour l’Egalité, composé à peu près de 50% de femmes qui portent le foulard. Mais également d’autres petits groupes féministes ont pris position en solidarité avec les femmes voilées.

Parmi les féministes qui sont en faveur de l’interdiction il y a pourtant beaucoup de nuances. Là où certaines n’hésitaient pas à insulter publiquement des femmes portant le foulard lors des manifestations , d’autres soulignaient, comme le font les Chiennes de garde qu’elles voulaient « Accuser le voile, et ses justifications religieuses intolérablement sexistes. Mais pas les porteuses de voile. »
 

L’intervention de Ni putes ni soumises sur cette question a été très importante. Lancée sur d’autres questions, notamment le vécu des jeunes femmes des classes populaires qui ne se sentaient pas représentées par les quelques groupes féministes existants, NPNS a mis l’opposition au voile au centre de ses campagnes depuis deux ans, sans tentative de discussion ou de travail uni avec les autres organisations féministes.

Les dégâts de la confusion au sujet du voile n’ont fait que commencer. Dans une période où, en réponse à l’aggravation de la position des femmes en lien avec le néolibéralisme, le mouvement contre l’oppression des femmes commençait à remonter la pente (après une période très maigre de 1985 à 1995), cette division destructive est dramatique. Un très grand nombre de féministes est restée en dehors du débat, satisfaite par aucune des deux positions présentées. Il faut dire que la position des féministes pro-loi a eu beaucoup plus de facilité pour se faire entendre dans les médias.
 

Syndicats enseignants
Les enseignants sont dans leur grande majorité favorables à la loi qui interdit les signes religieux. Un milieu acquis en principe au rejet de la discrimination, c’est aussi un milieu où l’idéologie universaliste et assimilationniste de la République est extrêmement forte. Dans une situation de crise où leur idéal de l’école comme lieu de l’égalité des chances est de moins en moins réalisé suite aux attaques néolibérales contre l’école publique, la défense arc-boutée de « la laïcité » est très attractive.

C’est ainsi que même avant la loi il y a eu plusieurs cas où les enseignants ont fait grève contre une fille qui portait le foulard. Les autres chapitres de ce livre montre également comment beaucoup d’enseignants ont participé à la mise à l’écart et l’humiliation publique des filles voilées, et ceux qui ont osé protester ont été peu nombreux.
 

Pourtant, le syndicat des directeurs d’école, le SNPDEN fut le seul syndicat de l’éducation nationale à réclamer une loi avec le SNALC (syndicat minoritaire de droite). A la FSU la position « ni loi ni voile » a été la plus partagée, faisant confiance aux enseignants et aux directeurs d’intimider les filles suffisamment sans une loi. Le secrétaire général de la FSU proposait de : " laisser aux équipes la possibilité d'explorer au préalable d'autres voies, en particulier celles du dialogue et de la démarche éducative pour obtenir le retrait du voile "… L’exclusion devrait néanmoins, à son avis être prononcée si la pression ne suffisait pas.

Au congrès de 2004 certains syndiqués voyaient la position anti-loi comme « une capitulation de la FSU devant l'offensive des intégristes ». Un amendement pour soutenir une loi a recueilli 45 % des voix. Une pétition a été lancée par certains syndiqués FSU pour demander une consultation directe de tous les syndiqués sur la question de la loi conte les signes religieux. Et dans les bulletins électroniques des syndicats de la FSU (SNUIPP, SNES...) on voit souvent des articles qui défendent la loi anti-foulard.

Les syndicats lycéens et étudiants

Il y a deux syndicats lycéens en France, l’Union nationale des Lycéens (UNL° et la Féderation Indépendante et Démocratique Lycéenne (FIDL). Il ne s’agit pas de grandes organisations, mais elles ont une influence importante, surtout lors de mobilisations lycéennes comme en 2005.

L’UNL a pris position explicitement pour la loi et pour les exclusions.

Si le climat de la rentrée scolaire est alourdi par cette crise [des hôtages NDLR], nous veillerons à ce que la loi du 15 mars 2004 sur la laïcité soit appliquée de façon effective dans les établissements français. Le respect des éléments clés de la procédure (dialogue, éducation, sanction) requérront toute notre attention.

L’autre syndicat lycéen, le FIDL a également soutenu la loi et les exclusions, tout en intégrant dans ses campagnes la dénonciation de « la montée de l’islamophobie ».

Comment expliquer que là où les lycéens étaient prêts à se mobiliser en masse contre la réforme du Baccalauréat, la mobilisation pour empêcher l’exclusion de leurs camarades en foulard est restée exceptionnelle, malgré l’opinion négative très courante parmi les lycéens au sujet de cette loi.  Il y a eu peu de communiqués aussi désolants dans la vie politique française récente que celui d’une organisation de lycéens exprimant sa satisfaction de voir mettre à la porte de jeunes lycéennes à cause  de leurs croyances.

En fait, les lycéens étaient rarement en faveur des exclusions - mais dans la confusion et la pression apportée par les médias, les enseignants et les organisations politiques, la mobilisation était empêchée par la confusion et la pression. On n’aura pas vu des milliers de lycéens arriver à l’école coiffés d’un foulard en signe de solidarité.

Pourquoi si peu de résistance ?
Ce tour d’horizon a été un peu long, mais nous voyons que dans plusieurs d’organisations, une majorité est opposée à la loi en principe, et une minorité significative défend le droit des filles de porter le foulard à l’école si elles le souhaitent. L’élément qui a empêché de cristalliser cette opinion en action politique à grande échelle est la ferveur des anti-foulards qui a donné lieu à des divisions dans toutes les organisations qui les ont systématiquement paralysées.

En voyant les divisions profondes qui sont apparues dans les groupes féministes, mettant en cause leur construction même, on saisit les raisons qui ont mené les directions de l’essentiel des organisations de gauche de mettre le principe de l’opposition à la discrimination entre parenthèses et préférer la tranquillité au foyer. Les déclarations de différentes forces politiques, dont nous avons cité certains ci-dessus, de leur opposition à l’islamophobie perd énormément de leur force quand on constate l’absence quasi-absolue d’une mobilisation de la part de ces organisations contre les exclusions des jeunes filles.

L’explication pour cette passivité est double - la démoralisation parmi les musulmans, et l’attitude conciliatrice des organisations musulmanes les plus puissantes, et la division aigue des organisations de gauche.

La température du débat sur le foulard est peut être plus surprenante que son contenu. Surtout en milieu enseignant et parmi les militants de gauche. La colère extrême des opposants au droit de porter le foulard est à analyser. Il serait évidemment ridicule de prétendre que tous ceux qui veulent interdire le foulard sont des racistes. Ce qui est justement navrant dans la situation est de retrouver des antiracistes actifs de longue date réclamer l’exclusion des filles voilées ce l’école.

Mais dans la passion pour corriger les jeunes filles voilées, on  retrouve la certitude indignée du patriote que les valeurs françaises représentées par l’établissement scolaire sont supérieures et ne souffrent pas d’être mise en doute. (« Il faut déféndre l’universalisme à la française » a déclaré, sans rire, une intervenante dans une réunion publique sur le foulard.) On y retrouve sans doute aussi l’amertume et la déception d’un idéal d’école qui aurait dû allier ascenseur sociale et réparateur d’inégalités, dans une période où on se rend compte que les inégalités ont au contraire tendance à augmenter.

Le développement de la gauche laïcarde.

Si l’essentiel de la gauche est passif face à la question, une coalition active pour promouvoir la méfiance envers les musulmans et une conception franchement xénophobe de la laïcité a été formée. Ce front est composé pour l’essentiel des  Ni Putes ni soumises, de L’Union des familles laïques et d’une partie des syndicats enseignants. Il n’y a pas eu de manifestations de rue en faveur de l’interdiction du foulard, mais ce front, et avant tout l’UFAL a organisé de multiples réunions-débats, d’innombrables bulletins internet et, tout aussi important, une intervention au sein des syndicats enseignants et de ATTAC.

En face, c’est le collectif Une école pour toutes et tous, éditeur de ce livre, qui a fédéré l’opposition à la loi, organisant quelques dizaines de réunions et d’autres interventions souvent en collaboration avec des associations de quartier, confessionnelles ou pas.

L’avenir
La loi contre le foulard a été une tragédie pour tous ceux qui sont attachés à la liberté démocratique et à la communication entre personnes de cultures et de croyances différentes. Elle a renforcé les ségrégations et les préjugés qui étaient déjà un des cancers de notre société. La droite a utilisé le racisme pour diviser ; la gauche dans sa plus grande partie s’est déshonorée en refusant de se mobiliser contre l’exclusion de jeunes femmes de l’école publique, et en montrant qu’elle n’est pas indemne des « couches épaisses de mentalité néo-coloniale ».

L’affaire du foulard a pointé du doigt les jeunes musulmans comme l’ennemi de la France. L’extrême droite ne peut qu’en profiter grassement. Le Front national rattrape la balle au bond « Derrière le foulard se cache un processus subversif et révolutionnaire... » écrit Carl Lang, secrétaire général du FN, avant d’expliquer que la seule solution est d’expulser les Arabes.

Comme l’écrit Pierre Tevanian, l’affaire du foulard

... apparaît alors comme la continuation par d’autres moyens d’une guerre
sociale menée depuis plusieurs années par la droite et la gauche « social-libérale » contre les
classes populaires : la focalisation sur « le voile à l’école » a en effet été, après la focalisation sur « l’immigration clandestine » (pendant la période 1993-1998) et sur « l’insécurité » (en 2001 et 2002), une nouvelle occasion d’occulter les questions de chômage, de précarité et de discrimination, et d’imposer une grille de lecture ethniciste ou culturaliste, plutôt que socio-économique et politique.
 

Les premières à en souffrir a été les lycéennes exclues ou obligées d’accepter que c’est à d’autres de décider de leur vie spirituelle. La communauté musulmane a essuyé une grande blessure. Les mouvements antiraciste, altermondialiste et féministe sont déchirés, dans une période où il y a pourtant tant de travail à faire dans l’unité.

Il est clair que la lutte pour redresser les principes de la gauche prendra du temps. La question ne disparaîtra pas. Le besoin de l’ultra-libéralisme de fournir des boucs émissaires à la population restera très fort. Un certain renouveau musulman est une des réponses constatées à l’oppression d’une nouvelle génération « issus de l’immigration ».

Le tout n’est pas sans rappeler la situation à gauche il y a trente ans par rapport à l’oppression des homosexuels. Au mieux, la gauche se désintéressait du problème, au pire elle soutenait l’oppression (rappelons-nous de Jacques Duclos, candidat présidentiel du PCF en 1969, qui s’attaquaient publiquement aux homosexuels). Il a fallu un long combat pour changer la situation.

Bien sûr les deux cas ne sont pas comparables. La montée de l’islamophobie est bien plus intimement liée à l’actualité nationale et internationale que ne l’est la haine des homosexuels. Mais la construction d’une opposition sérieuse à l’islamophobie ne fait que débuter. Les apprentissages communs qui ont été possibles dans la résistance à cette terrible loi où se sont rencontrés des personnes qui n’avaient aucune expérience de travail commun sont précieux. Et nos différences ne doivent pas empêcher un riche travail en commun à l’avenir.

John Mullen octobre 2005

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