Asimov: Contre l'imbécilité

Un des plus grands écrivains de Science Fiction, Isaac Asimov, est mort au début d'avril. Né en Russie, il émigra jeune aux Etats Unis,   et écrivit plus de 400 livres. "Contre l'imbécilité, même les Dieux ne peuvent rien" fut le titre d'un de ses meilleurs romans, et c'est contre l'imbécilité, pour la compréhension de l'univers, qu'il s'est battu toute sa vie. Un grand nombre de ses oeuvres  furent des livres de vulgarisation sur la science. L'astronomie, la biologie, la physique, tout devient compréhensible au grand public, sans simplification excessive à travers ces livres.   Mais il est, bien sûr, plus connu pour ses oeuvres de fiction, dont la trilogie de la fondation (qui comporte 6 livres, les 3 derniers ayant été rajoutés vingt ans après le succès de  la trilogie) et les romans des robots.

    Quel est l'attrait de la science-fiction en tant que genre ? Il y a un élément d'évasion, de vouloir s'échapper à ce monde difficile. Des milliers de livres de science fiction et de fantaisie sans grand mérite littéraire y atteste. Mais il y a autre chose. Les aventures intergalactiques montrent un avenir pour l'humanité, quelque chose de rassurant dans ce monde d'armes nucléaires et de destruction de l'environnement.

  La production des sociétés imaginaires d'Asimov communique aussi que le monde n'est pas fixe. Le changement dans la technologie change aussi les relations entre les êtres humains (ou autres). Sur le planète de Aurora, le contact entre les humains, même du regard, est considéré comme vulgaire, et le contact par télévision interposée est la seule forme acceptable.

    Le but de raconter des histoires de l'avenir ne devrait pas de prédire, mais d'utiliser le cadre d'une société imaginaire pour examiner des mécanismes sociaux ou psychologiques. C'est peut être ici qu'Asimov ne réussit pas autant que d'autres. Les jeux de logique dans ses romans sont exquis et incite à l'imagination. Mais les personnages ont rarement une profondeur psychologique réelle, et les sociétés dans son oeuvre se transforment ou se maintiennent par l'action de la minorité éclairée, jamais pas par des actions de masse.

    Les sociétés imaginaires qu'inventent les auteurs de science fiction sont fortement marquées par l'idéologie de la société dans laquelle vit l'auteur. Qui ne pourrait pas voir dans Star Trek l'impérialisme américain radouci, une sorte de Nations Unies à l'échelle galactique enseignant la civilisation à des barbares appréciatifs. Les mondes d'Asimov montrent cet effet. L'empire qui dégènère dans la série fondation représente une empire romaine rajeunie et technologisée. Les fondations qui veulent la remplacer par une nouvelle société représentent les éclairés de la science qui savent (si seulement on voulait bien  les écouter!) ce qui est bonne pour l'humanité. Les travailleurs, voire même la démocratie, n'existe pas dans cette vision.

    Les savants sont les héros d'Asimov. Hari Seldon, dans la série fondation, invente la psychohistoire, méthode mathématique qui peut expliquer lévolution de la société, car elle est capable de prédire l'effet de la psychologie de masse. C'est un candidat (imaginaire) pour remplacer le marxisme, mais une théorie qui ignore le matérialisme, les classes sociales, le conflit social et la force de l'économie. Les masses des gens deviennent un simple amas de psychologies individuelles dans cette théorie rationaliste. Les romans qui en résultent sont fascinants, mais permettent très peu d'éclairer les mécanismes des sociétés humaines réelles.

    Les romans sur les robots représentent la deuxième spécialité d'Asimov. Lidéologie de notre société s'y imposen aussi. Les syndicats sont décrits - quand il en parle - comme un groupe réactionnaire qui s'opposerait à l'introduction de la nouvelle technologie, tout comme certains sectes religieux qui en avaient peur.

    Mais ses idées politiques douteuses ne sont pas l'essentiel. Les romans sur les robots (dont Les cavernes d'acier et A la lumière du soleil) constituent une superbe série de polars dont les deux héros sont un humain, Elijah, et un robot très avancé, Giskard. Sur des planètes dont ils ne connaissent à peine les règles sociaux, leur intelligence et leur détermination résolvent les crises de la diplomatie interplanétaire.

    Asimov était un humaniste plus ou moins progressiste. Sa vision de la femme en est témoin. Dès 1950, ses romans ont des héroïnes savantes, comme Susan Calvin, inventrice d'une nouvelle génération de robots, et certaines histoires ont un contenu ouvertement antisexiste. Le racisme (entre les planètes) est également présenté comme irrationnel et idiot. C'est bien mieux qu'un grand nombre d'auteurs de science fiction plus à droite, dont Robert Heinlein, qui interrompt ses romans pour y insérer de longs discours sur l'infériorité naturelle de la femme.

    La qualité et la subtilité des contes d'Asimov a fait qu'on n'en a fait très peu de films. C'est dommage, mais les inconditionnels d'Asimov pourront s'amuser avec son tout dernier roman, le septième tome de la série fondation !

John Mullen

Cet article est paru dans Socialisme International (première série) en 1992.

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